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Alors que la procédure judiciaire est enlisée et que l'administration fait plus que jamais la sourde oreille, les fils de Simon Leys, Marc et Louis Ryckmans, privés arbitrairement de leur seule nationalité depuis presque deux ans, en sont réduits à se demander en quel siècle leur passeport belge leur sera enfin restitué. La Justice a en effet estimé, contre toute logique, que le fait de se retrouver apatrides ne relevait pas de l'urgence. Dans un entretien exclusif, le sinologue, établi en Australie, fait le point de la situation, au moment où une pétition recueille en sa faveur des centaines de signatures.

Comment expliquez-vous que l'action en référé n'ait pas abouti ?

Le référé fait maintenant l'objet d'un appel. Le référé originel était en fort bonne voie. La magistrate avait identifié avec perspicacité la pièce capitale du dossier : un document consulaire (conservé dans les archives de l'Ambassade où je l'ai trouvé - il avait échappé à l'attention de la demoiselle consul qui fut à l'origine du problème) -, document qui prouve que Marc et Louis avaient agi en stricte conformité avec la loi (concernant la déclaration conservatoire de nationalité) et n'ont donc jamais perdu la nationalité belge. La magistrate avait donc demandé à l'avocate des Affaires étrangères d'expliquer comment la position du ministère (qui soutient que Marc et Louis auraient perdu leur nationalité) pouvait se concilier avec l'existence de ce document. L'avocate du ministère ne réussit pas à produire la moindre explication. On attendait donc le jugement avec une vive curiosité.

Mais il n'y eut pas de jugement; la magistrate se ravisa soudain (on vous laisse deviner ce qui put l'amener à ce revirement) : selon elle, il n'y avait pas d'urgence suffisante pour justifier une action en référé ! Maintenant, l'appel de cette non-décision poursuit son cours (tandis que l'urgence s'aggrave : Marc et Louis devraient voyager pour affaires - mais ils sont apatrides). Il n'y aura probablement pas de décision avant la fin de l'année. Quant à l'action sur le fond, elle sera plaidée et jugée au printemps .

Quels sont vos rapports avec le ministère belge des Affaires étrangères et l'ambassade à Canberra ?

Aucun rapport. Ministère et Ambassade se tiennent cois et font le gros dos sous l'averse. Ils sont à court d'arguments. Ils ont perdu le fil. Ils ne savent plus quoi inventer.

On dit que vous envisageriez de démissionner de l'Académie royale de langue et de littérature...

Mes fils sont pour le moment apatrides de facto, ce qui est une situation intolérable - et une mesure illégale. Je m'en sens indirectement responsable - car s'ils ont tenu à conserver la seule nationalité de leur naissance, c'est que, outre leur fierté d'être Belges, ils ont aussi été poussés par un sentiment de loyauté envers leur famille et leurs parents. Moralement, je ne vois pas comment je pourrais, sans me déshonorer, conserver les honneurs et distinctions que m'a accordés mon pays - alors que les autorités officielles de ce même pays traitent mes fils de manière aussi vile. Je ne vois pas comment je pourrais sans déshonneur continuer à jouir de tout ce qui m'est cher dans un pays dont l'accès est maintenant interdit à mes fils. Ce que je pardonne le moins à l'Administration, c'est qu'elle me donne honte de mon pays.

Vous auriez, cependant, l'intention de venir à Bruxelles pour tenir une conférence de presse ?

Idéalement, il faudrait que les Affaires étrangères organisent à Bruxelles une confrontation entre tous les protagonistes de l'affaire : mes fils d'une part, et de l'autre, la demoiselle consul et l'ambassadeur (deux personnages dont il serait d'ailleurs grand temps qu'on les rappelle de Canberra où ils font rire de notre pays), et les autorités responsables du ministère. Malheureusement, sans passeports, mes fils ne peuvent faire un seul pas hors de l'Australie (ce qui arrange bien le ministère) - mais je tâcherai de les remplacer de mon mieux, sinon auprès de mes vieux amis des Affaires étrangères, au moins devant l'opinion publique.

Une pétition circule en votre faveur. Qu'en pensez-vous ?

Cette initiative spontanée (et les réponses nombreuses et chaleureuses qu'a aussitôt suscitées cet appel) nous touche profondément. Les organisateurs ont clairement distingué deux choses . D'une part, il y a "l'affaire Ryckmans" : une faute professionnelle a été commise par un fonctionnaire ignorant (ou malveillant) - faute aussitôt couverte par ses supérieurs (car il ne faut pas que l'Administration laisse voir sa faillibilité). En conséquence, deux compatriotes sont grièvement lésés - et on réclame justice pour eux.

D'autre part, "l'affaire Leys" : le fait que le père des deux compatriotes en question se trouve jouir d'une certaine réputation nationale et internationale ne rend pas leur cas plus digne d'attention (il le serait tout autant, sinon plus encore, s'ils étaient fils de personne). Simplement, ma modeste renommée nous donne d'une part accès aux médias et à l'opinion publique, et d'autre part elle m'a permis aussi d'intéresser à notre cas de hautes personnalités qui ont à coeur et le bon renom de notre pays et le respect des lois.

On vous reproche de camper rigidement sur vos positions, de faire preuve d'intolérance...

Quand on a la chance de camper sur le roc solide des faits et des lois, on s'y tient. Pourquoi irions-nous rejoindre l'adversaire dans les sables mouvants du mensonge ? Tolérer la stupidité n'est pas de la tolérance, c'est de la stupidité. Tolérer l'injustice n'est pas de la tolérance, c'est de l'injustice.

Que comptez-vous faire à présent ?

L'issue du procès inquiète l'Administration - pas nous. Si elle veut mettre fin à ses inquiétudes, elle peut le faire aujourd'hui même, en cinq minutes : il suffit de restituer leur passeport à Marc et Louis (et ainsi elle limitera aussi le montant des dommages qu'elle aura finalement à leur payer). Quant à moi, je travaille à un essai qui traitera non pas de la mésaventure de mes fils (je vous en ai déjà assez rebattu les oreilles), mais bien de la Physiologie du Bureaucrate. Il sera dédié au baron Grauls [l'ex-président du comité de direction des Affaires étrangères, qui a choisi de couvrir l'erreur de son administration - NdlR], et s'intitulera "Le Rêve de Zazie" - allusion à l'immortelle héroïne de Queneau : comme on demandait à la fillette ce qu'elle voulait faire quand elle serait grande, Zazie répondit : "Institutrice !" - "Ah, et pourquoi ?" - "Pour faire chier les mômes !".

L'expérience nous a montré que, dans un grand service public, l'ambition des autorités à l'endroit du public n'est guère différente. Je voudrais en étudier la psychologie et les méthodes, et aussi fixer l'image de quelques spécimens observés en action. La réaction sympathique et immédiate des signataires de la pétition me fait croire que beaucoup d'entre eux ont dû faire des expériences fort semblables; s'ils veulent bien me les communiquer, j'en tirerai profit pour ma petite étude.

© La Libre Belgique 2008