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La série "La soif irrépressible de l'ailleurs" est signée Joseph Schovanec, philosophe, écrivain, traducteur et voyageur français.

Il y a un goût de l’ailleurs en l’être humain. On ne me l’avait jamais appris à l’école. Et pourtant, à y réfléchir, à observer le monde, ici ou aux antipodes, toujours cette même conclusion revient. J’ai pu l’observer sous nombre de latitudes et dans toutes sortes de cultures. La nuit de ma première arrivée à Tbilissi, j’avais été sous le charme de l’éclairage fort particulier des monuments surplombant la ville, notamment ceux de la colline de Narikala. Plus tard, quelle ne fut pas ma déception de constater que mes amis géorgiens, loin de partager mon enthousiasme, m’avaient parlé des grandes difficultés dans leur vie quotidienne dues au manque de fiabilité de l’alimentation électrique.

Toujours en Géorgie, j’avais été fasciné par les toponymes de certains villages reculés; des villages que, à mon grand désespoir, mes amis géorgiens ne paraissent pas particulièrement désireux d’habiter, pour le dire par un euphémisme. Ils rêvaient plutôt de pouvoir passer une heure ou deux par jour dans les bus et trains de banlieue bondés d’une métropole européenne, une de celles que précisément j’avais fuies afin de pouvoir cheminer dans le Caucase. En vérité, ces moments d’étonnement mutuel sont pour ainsi dire constitutifs des voyages, des transhumances géographiques ou intérieures, c’est-à-dire de la vie humaine elle-même. Prendre conscience de l’existence en son cœur et celui de l’autre de ce mystérieux goût de l’ailleurs paraît être au fondement tant de la vie individuelle que des relations humaines et du devenir de chacun.

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