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Opaque, puissant et parfois incontrôlable "Blackwater russe", le groupe Wagner, sur lequel enquêtaient les trois journalistes russes tués en Centrafrique, défend sur les terrains de conflit, Syrie en tête, les intérêts du Kremlin, quitte parfois à s'en affranchir.

Le reporter de guerre Orkhan Djemal, le documentariste Alexandre Rastorgouïev et le caméraman Kirill Radtchenko comptaient "filmer des images sur les activités de la société militaire privée Wagner dans ce pays", a expliqué le Centre de gestion des investigations, un projet lancé par l'ex-oligarque et opposant en exil Mikhaïl Khodorkovski auquel ils collaboraient.

De l'Ukraine à la Syrie 

Wagner a été créé par un ancien officier du GRU (renseignements militaires russes), Dmitri Outkine, qui avait fait partie d'un premier convoi de mercenaires envoyés en Syrie en 2013.

Dmitri Outkine participe à partir de juin 2014 aux combats dans l'est de l'Ukraine avec les séparatistes prorusses, selon des médias et les services ukrainiens.

Dans cette région, la Russie a toujours réfuté toute présence militaire, malgré les affirmations de Kiev et des Occidentaux.

En Syrie surtout, Wagner a agi en parallèle de l'armée russe qui y intervient depuis septembre 2015 en soutien au régime de Bachar al-Assad et jouant un rôle majeur dans les opérations russes dans l'est de la Syrie et dans la reprise de la cité antique de Palmyre.

Le groupe s'est trouvé au centre de l'attention en février quand Washington a annoncé avoir tué au moins 100 combattants pro-régime dans la région de Deir Ezzor, en riposte à l'attaque du QG de combattants kurdes et arabes syriens soutenus par les Etats-Unis.

Moscou a reconnu la mort de cinq de ses concitoyens et "des dizaines" de blessés, se trouvant en Syrie "de leur propre initiative", mais certains bilans dépassaient 200 morts, selon des médias qui ont identifié des membres de Wagner.

Le journal en ligne Republic, citant des sources sécuritaires russes, a évoqué la présence de 2.500 mercenaires en Syrie en mars 2016, dont 1.600 combattants, et un budget de 350 millions de dollars depuis le début de l'opération.

Liens troubles avec le Kremlin 

En décembre 2016, Dmitri Outkine était reçu au Kremlin, apparaissant à la télévision lors d'une cérémonie en hommage aux "héros" de Syrie. Le même jour, il est pris en photo avec le président Vladimir Poutine.

Le financier de l'organisation se nommerait Evguéni Prigojine, un homme d'affaire proche de Vladimir Poutine ayant fait fortune dans la restauration avant de conclure de nombreux contrats avec l'administration russe.

Il se trouve aujourd'hui inculpé par la justice américaine qui le soupçonne d'être derrière une "usine à trolls" à l'origine de messages viraux sur internet pour favoriser l'élection de Donald Trump en 2016.

Mais selon des experts, en raison des tensions avec l'armée russe sur le terrain syrien et de luttes d'influence à Moscou, Wagner aurait perdu en 2016 la confiance du ministère de la Défense, qui le finançait allègrement jusqu'à présent et fournissait armes et matériel.

Ces difficultés auraient conduit le groupe, selon des experts, à chercher d'autres contrats, notamment avec le régime syrien pour reprendre le contrôle de champs de pétrole en échange d'une part de la production.

Selon Pavel Baev, un chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri) interrogé par l'AFP en mars, "cette armée russe de l'ombre (...) présente le double bénéfice de permettre de nier" l'ampleur de la présence russe en Syrie "et de minimiser" les pertes. Mais, précise-t-il, "le problème avec des actifs comme Wagner est qu'ils ne sont jamais totalement contrôlables".

Mystérieux instructeurs en Centrafrique 

Moscou a obtenu une exemption afin de vendre des armes au gouvernement centrafricain. Depuis début 2018, la Russie a aussi déployé des instructeurs militaires en Centrafrique, livré des armes à l'armée nationale et assure la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra, dont le conseiller à la sécurité est un Russe.

Moscou a confirmé en mars l'envoi de cinq officiers et 170 "instructeurs civils" pour former l'armée centrafricaine.

Le groupe d'enquête Conflict Intelligence Team (CIT) avait alors estimé que ce terme cachait "très probablement un régiment de la société Wagner".

Selon l'expert militaire Pavel Felguenhauer cependant, "la Russie ne dispose pas d'intérêt géopolitique en Centrafrique, à la différence de la Syrie" et "Wagner cherche probablement à y gagner de l'argent".

"En Afrique, les mercenaires gagnent plus d'argent" que dans l'Est de l'Ukraine et "il y a une forte demande pour des mercenaires", explique-t-il à l'AFP. "Il y a donc beaucoup de gens en Russie prêts à aller gagner de l'argent en Afrique", poursuit-il, prévenant cependant: "Sans l'approbation du Kremlin, Wagner n'y serait pas allé."

Si, officiellement, le programme russe vise à renforcer une armée en grande difficulté, Moscou cherche aussi à renforcer son influence dans un pays riche en ressources telles que les diamants, l'or, l'uranium et le bois.