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Le rapport de l’Onu sur l’usage d’armes chimiques en Syrie établit pour la première fois les responsabilités dans neuf attaques intervenues en 2014 et 2015. D’après les enquêteurs onusiens, les autorités syriennes ont lancé des armes artisanales au chlore, tandis que l’Etat islamique a eu recours à du gaz moutarde. Fruit d’un an d’enquête, ce rapport transmis mercredi soir au Conseil de sécurité y sera débattu le 30 août prochain.

Nous avons interrogé Olivier Lepick, spécialiste des armes chimiques et bactériologiques, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris.

Ce rapport met pour la première fois un nom sur les responsables des certaines attaques chimiques constatées depuis deux ans.

Les attaques chimiques étaient avérées mais c’est la première fois que les agresseurs sont identifiés officiellement. Ce sera au Conseil de sécurité d’en tirer les conclusions, par exemple en prenant de nouvelles sanctions contre le pouvoir syrien ou en saisissant la Cour pénale internationale.

Comment expliquez-vous que ce type d’armes soit toujours en circulation en Syrie ? Ce pays n’a officiellement plus d’armes chimiques depuis fin avril 2014, suite au démantèlement de son arsenal.

La raison en est très simple. Pour les deux attaques imputées au régime, l’agent incriminé est le chlore. C’est un agent industriel toxique plus qu’un agent chimique militaire. Le chlore a été utilisé pour la première fois par les Allemands durant la Première Guerre mondiale, en avril 1915, près d’Ypres en Belgique. Il est très peu toxique comparé aux neurotoxiques organo-phosphorés de type sarin et, surtout, c’est un produit industriel qui a de nombreuses utilisations, par exemple en tant que désinfectant. Dans la mesure où c’est un produit très largement répandu, personne ne pourra dénier au régime de mettre la main sur des quantités de chlore et de le détourner pour en fabriquer une arme chimique primitive. En l’occurrence, il s’agit de bidons de chlore liquide cerclés d’explosifs qui sont lâchés par des hélicoptères sur des populations civiles. Ce chlore, puissant suffocant respiratoire, va se vaporiser au moment de la déflagration.

La présence de gaz moutarde est plus préoccupante…

C’est un autre problème. Les attaques sont imputées à l’Etat islamique et elles sont aussi très ponctuelles. Deux hypothèses sont plausibles. La première est qu’il provient d’une capacité de production endogène : Daech a quelques chimistes qui peuvent fabriquer du gaz moutarde. C’est possible puisqu’il s’agit d’un agent chimique de première génération - lui aussi utilisé pour la première fois près d’Ypres, en 1917 - qui n’est pas très difficile à synthétiser.

Deuxième hypothèse : puisque cet agent figurait dans les arsenaux chimiques militaires de la Syrie et de l’Irak, il est possible que l’Etat islamique ait mis la main sur des stocks résiduels, en faible quantité. Ce qui expliquerait d’ailleurs le faible nombre d’attaques menées.

Pourquoi ces armes chimiques, assez basiques, sont-elles encore utilisées ?

Je ne comprends pas bien pourquoi le régime les utilise encore. La seule explication rationnelle est la volonté de terroriser les populations civiles parce que, d’un point de vue militaire, l’usage de ce type d’armes est d’un intérêt clairement limité.

Autant le chlore peut faire des dizaines de morts dans des espaces assez confinés, autant la précision de ces largages depuis un hélicoptère est très approximative. Donc, je pense que le régime veut terroriser les populations qui résistent encore ou qui sont complices de l’Etat islamique. On est dans une guerre de l’horreur, une guerre de l’intimidation permanente. Une guerre aveugle aussi.