Syrie : Le père Paolo appelle à "ne pas se résigner"

Christophe Lamfalussy Publié le - Mis à jour le

International

Sorti de Syrie en juin 2012 à la demande de son évêque et du régime à Damas, le père Paolo Dall’Oglio s’est lancé depuis dans une campagne pour alerter l’opinion publique sur ce qui se passe dans ce pays. Après le Canada et les Etats-Unis, après la France, il est cette semaine en Belgique où il s’adressera à plusieurs reprises en public (*). Dimanche, il a participé à la chaîne humaine entre BOZAR et la place du Luxembourg à Bruxelles. L’urgence l’habite car chaque jour qui passe, les questions le pressent : " Combien de jeunes tués aujourd’hui ? Qu’arrive-t-il à mes amis dans les prisons de Syrie ?"

Ce jésuite italien de 58 ans a parlé depuis son éviction à quatre ministres des Affaires étrangères, dont le Français Laurent Fabius, a donné d’innombrables interviews mais ne sera pas reçu par Mgr Léonard. Un problème d’agenda serait à l’origine de cette ombre au tableau. Le chef de l’Eglise catholique belge avait pourtant écouté l’autre voix des chrétiens de Syrie, sœur Marie-Agnès, lorsque celle-ci était passée en Belgique en août.

Autant la supérieure du monastère de Qara craint que la révolte des sunnites de Syrie provoque un exode des chrétiens du pays, autant le fondateur, il y a trente ans, du monastère de Deir Mar Moussa croit que la diabolisation de ceux qui n’étaient au début que des manifestants sert les intérêts du régime en place et de tous ceux qui ne souhaitent pas d’intervention internationale dans le pays.

Rarement, les chrétiens auront été aussi divisés. Les monastères sont séparés de quelques dizaines de kilomètres, mais l’analyse diverge totalement. "La Libre Belgique" a interviewé le père Paolo samedi à Bruxelles.

Père Paolo, pourquoi cette divergence avec d’autres chrétiens de Syrie ?

Le régime a essayé d’embarquer l’opinion publique internationale dans une interprétation de la révolution syrienne qui puisse démontrer qu’il ne s’agit pas d’une vraie révolution, mais d’une agression externe, masquée, sous couvert de révolution. Une révolution armée, islamiste, terroriste au service des intérêts de l’Occident pétrolier et de l’Etat sioniste. Cela, c’est le théorème du régime. Cette bonne sœur a été utilisée pour démontrer ce théorème. [ ] Comprendre le mécanisme négationniste contre cette révolution me paraît très important. Le réseau Voltaire est équivoque et d’une paranoïa totale. Ils sont dans la chambre du pouvoir. Ils font partie de la structure idéologique et de la cellule de crise du régime. Il faut lire les interviews de Thierry Meyssan (NdlR : le fondateur du Réseau) dans les journaux syriens. J’espère que la fin du régime sera aussi sa fin à lui - pas sa fin physique - mais sa fin en tant que colporteur du mensonge d’Etat et du négationnisme. Je voudrais savoir aussi pourquoi les tenants en Europe du négationnisme de la Shoah, parmi les traditionalistes catholiques extrêmes, anti-impérialistes et antiaméricains, alliés aux anticapitalistes et staliniens, sont aujourd’hui du côté du négationnisme syrien et sont sensibles à la sirène Agnès.

L’islamophobie ?

Au départ, existe une attitude islamophobe. Cette fausse vérité vient confirmer la posture. L’oreille est prête à écouter et à croire à n’importe quel mensonge.

Mais les islamistes sont là…

Lesquels ? L’islam sunnite syrien est pluriel. Certains, assez radicaux, soutiennent le régime, peut-être pour des raisons économiques. D’autres, notamment les Bédouins sunnites d’Alep, ont longtemps soutenu le régime en raison d’un pacte d’allégeance. Il y a aussi des Kurdes sunnites qui sont avec le régime car ils sont tellement antiturcs que n’importe qui est leur allié. Les soufis sont presque tous pour la révolution. Ils ont alimenté la révolution non violente et maintenant sont disposés à combattre. Puis, il y a les Frères Musulmans. Mais vous avez aussi l’islam "mainstream", l’islam des villages et des villes, qui s’est retourné contre le régime par le mouvement du Printemps arabe. De nombreux membres du parti Baas, même des cadres, sont contre le régime. C’est là que se trouve la dimension populaire de la révolte. Enfin, les sympathisants d’al Qaeda se sont ralliés à la révolution et sèment la pagaille. Ceci pose la question de la gestion de la violence.

Demander à Bachar El Assad de s’exiler, est-ce suffisant ?

Le président tunisien lui a proposé deux fois de partir en Russie. Je dis qu’il faut évacuer 25 000 personnes - proches de la famille Assad - pour éviter un massacre et une lutte jusqu’à la mort comme avec Kadhafi. Il faut une réduction de peine pour ce peuple syrien qui est à l’agonie depuis dix-sept mois. Il y a un acharnement thérapeutique sur la Syrie.

Surtout un grand silence…

Un silence affreux qui crie parce qu’il cache ceux qui veulent en Syrie une guerre de basse intensité et de longue période. Israël a intérêt à la guerre civile syrienne. Il y a une paralysie de la diplomatie américaine, en phase électorale, provoquée par la décision stratégique d’Israël de ne pas permettre une solution rapide en Syrie.

Vous aussi, vous succombez au discours anti-israélien ?

Ecoutez, Shimon Peres a dit un jour : "La souffrance du peuple syrien est intolérable." Deux jours après, un officier du Mossad a dit : "Il ne faut pas se presser." Diviser l’Orient permet à Israël de se cacher dans la forêt.

Que faut-il faire ?

Deux choses. La première est de ne pas se résigner à la logique de la guerre civile. La deuxième est de ne pas essayer de frapper ses propres ennemis à travers le sang des jeunes Syriens. Il faut rouvrir la partie diplomatique, toute large, avec le but d’une Syrie neutre. Il ne s’agit pas de retirer la Syrie de la bouche de l’Iran pour la faire avaler par la partie saoudienne. Il ne s’agit pas de faire sortir la Syrie des ongles de l’URSS pour l’asservir aux intérêts de l’Oncle Sam. La Syrie doit être neutre comme l’était l’Autriche après la Seconde Guerre mondiale. Je crois à la maturation démocratique bâtie sur la capacité des gens de créer leur bon voisinage. Ce sont nos jeunes qui nous le demandent. C’est le mystère du Printemps arabe. D’où vient cette génération de jeunes ? Je leur ai demandé. Ils m’ont répondu : "C’est le sang de nos compagnons d’université tués qui désormais nous pousse vers l’avant."

Comme chrétien, vous ne prenez pas les armes ?

Là-dessus, je suis très clair. Je suis prêtre et je ne prends pas les armes. Mais j’ai un respect pour ceux qui se battent pour défendre leur peuple. Je crois à la non-violence. Et je demande à tous les activistes syriens de rester dans la non-violence car on a besoin, dans ce jeu tragique, que cette non-violence culturelle, je dirais même pieuse et mystique, soit à l’avant-garde et représente la solution pour la réconciliation nationale - après. Car autrement on tombe dans un cycle sans fin de violence. On a besoin d’une non-violence chrétienne, musulmane et juive pour sauver le Proche-Orient et traverser les appartenances communautaires.

(*) Le père Paolo parlera ces lundi 17/9 à Namur (Université de paix, 20 heures), mercredi 19/9 à Bruxelles (ULB, 20 heures), jeudi 20/9 à Louvain-la-Neuve (Montesquieu, 12h45) et participera à une soirée de prières ce vendredi 21/9 à Bruxelles (La Viale Europe, 20 heures).

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