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Avec sa ligne de chemin de fer désaffectée et ses larges rues, Qusayr (Qousseir) pourrait faire penser à une ville désertée du Far West américain. En principe, cinquante mille personnes, dont sept mille de confession chrétienne, y habitent mais il y a très peu de passants en rue. De nombreux habitants ont quitté la ville. Le petit marché local est surveillé par des policiers en civil. La plupart des devantures des magasins sont baissées. Et aux carrefours, l’armée syrienne filtre le trafic.

Au quartier général de la police, des sacs de sable sont disposés jusque sur le toit où un homme monte la garde. Des lits de camp sont disposés. Des policiers en civil, la Kalachnikov en bandoulière, mènent l’inattendu journaliste directement vers le siège de l’armée, installé à quelques rues de là. Une attestation du ministère syrien de l’Information ouvre les portes.

A Qusayr, plus encore qu’à Homs, les forces de l’ordre syriennes sont en état de siège. Elles ont repris la ville aux insurgés il y a un mois mais sont désormais la cible d’actions sporadiques. Les gilets pare-balles et le casque sont à portée de mains. Les blindés bleus de la police patrouillent, et d’imperceptibles lignes de démarcation divisent cette ville entre elles et les insurgés.

Dans certaines rues, notre taxi micro doit accélérer, rideaux fermés. Dans d’autres, on est en sécurité. " En vingt jours , explique un colonel, cinq militaires ont été tués ainsi que trois civils nous soutenant. Ils ont des jumelles au laser, nous observent, sortent des quartiers sunnites et partent en voiture. Une fois arrivés à hauteur de nos positions, ils tirent en rafale." Les insurgés visent tous ceux qui travaillent pour les forces de l’ordre. " Ils instillent un climat de terreur , poursuit le haut gradé. Un homme a été tué parce qu’il louait sa voiture à l’Etat. Un autre, un taximan, reconduisait le personnel de la municipalité vers leurs domiciles. Il a été tué également. Il n’a pas été tué parce qu’il était chrétien, mais parce qu’il travaillait pour l’Etat. Même les éboueurs sont liquidés."

C’est une guerre sans pitié qui se livre à Qusayr. Loin des images du début de la contestation montrant des manifestants pacifiques réprimés violemment par la police, les insurgés se livrent désormais à une tactique de harcèlement des forces de l’ordre. Certains disposeraient d’armes sophistiquées, venues de l’étranger. Et ils ont un grand nombre de munitions. " D’où viennent toutes ces balles à un euro ? ", demande le colonel.

Les risques d’attentat sont bien réels. Un démineur de l’armée vient de désamorcer un explosif de cinq kilos de TNT muni d’un détonateur relié à un téléphone portable. Il était placé dans un sac-poubelle, contre la voiture d’un retraité de l’armée qui tient un magasin où les soldats viennent s’approvisionner. Mélange de sucre et d’engrais, l’explosif est contenu dans une bouteille d’orangeade. Le procédé est classique, mais destructeur. L’homme accepte de témoigner, dos à la caméra et le keffieh sur la tête. Il a peur d’être reconnu. Il a échappé à l’attentat car il a eu son attention attirée par un jeune homme à moto qui tournait autour de sa voiture. Lorsqu’il a inspecté le sac-poubelle, il a immédiatement averti l’armée. "Au début , raconte cet homme de confession sunnite, les insurgés voulaient la liberté. Puis ils ont voulu faire tomber le régime. Maintenant, ils veulent diriger le pays parce que la majorité de la population est sunnite. J’ai peur de ces groupes armés qui agissent masqués."

La peur est sans aucun doute dans chaque camp. Les divisions s’approfondissent de jour en jour, et la ville se relèvera difficilement du souvenir des victimes de ce "printemps" qui a tourné au cauchemar.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’aller chez les Qassouha, l’une des grandes familles, chrétienne, de la ville. Depuis la mort de Bater, il y a trois mois, la famille a élevé un double mur de parpaing devant l’entrée de la bâtisse. Dans le salon, toute la famille est assise : le père, la mère, l’épouse enceinte, les enfants, le frère qui est militaire. Bater avait 30 ans. Il était carreleur. Il a été tué alors qu’il revenait à motocyclette de son travail, ses outils avec lui. Il a été enterré à la hâte dans la nuit. Son portrait trône désormais sur le mur du salon, parmi les croix et un discret portrait du président syrien Bachar el-Assad. " Les pressions ont commencé quand ils nous ont demandé de participer aux manifestations, raconte le frère. Ils nous ont proposé de l’argent. Puis il y a eu des menaces, dont cet SMS accusant la famille de fournir des armes aux soldats pour tirer sur les manifestants. C’est faux. Nous avons été menacés d’être égorgés " A ces mots, la famille ne maîtrise plus ses sanglots. Et le père éclate. " J’ai peur , dit-il, que mon autre fils soit tué ."

Les Qassouha ne sont pas habités par la vengeance. Ils affirment ne pas disposer d’armes mais demandent que des renforts de l’armée viennent à Qusayr, contrairement aux exigences de la Ligue Arabe qui réclame que l’armée syrienne se retire des centres urbains. A cet instant, un échange de tirs nourri éclate dans la rue. Il y a au moins une vingtaine de personnes dans le salon. Les visages sont tendus. Les mots se font plus rares. Nous partirons une demi-heure plus tard, après que la famille ait récité un Notre Père avec la supérieure d’un monastère venue leur rendre visite.

Les voix chrétiennes se sont mêlées au chant du muezzin qui appelait au même moment à la prière. Dans le quartier, vivent ensemble des familles chrétiennes et musulmanes. Il n’y a jamais eu d’incidents. Le conflit actuel n’est pas de nature religieuse. Il oppose ceux qui défendent l’Etat syrien à ceux qui réclament un changement de régime, plus de libertés et une meilleure répartition des richesses.

Mais la communauté chrétienne a peur de l’avenir. Elle craint la montée du wahhabisme saoudien. "J e suis venu pour la première fois à Qusayr en 1988, raconte un prêtre catholique. Il y avait une entente formidable entre les musulmans et les chrétiens. Maintenant, c’est clair : le wahhabisme domine la pensée musulmane. Nous pouvons vivre avec les salafistes s’ils sont faibles. Mais pas quand ils seront forts. Les chrétiens ont peur du présent, mais aussi de l’avenir."

Plus tard, l’armée affirmera que c’était le groupe de journalistes, escorté par la police, qui était visé lorsque des projectiles ont touché la maison des Qassouha. Impossible à vérifier. A Qusayr aujourd’hui, quand on est dans un camp, on ne peut pas rejoindre l’autre.