Syrie : une guerre régionale sur le dos des rebelles

V. Van Vyve Publié le - Mis à jour le

International

“Le Qatar et l'Arabie Saoudite sont des instruments (des États-Unis) en fournissant des armes aux insurgés”. La rengaine du régime de Bachar Al-Assad a été dénoncée une nouvelle fois par le chef de la diplomatie syrienne Walid Mouallem alors que son pays était mis au ban de l'Organisation de la conférence islamique (OCI). De l'autre côté du fusil, les rebelles syriens disent manquer d’armes. Une contrainte relevée largement par les reporters internationaux qui ont pu en faire l'observation. Qui dit vrai? D'où viendrait cette aide financière et à l'armement ?

L'Arabie Saoudite et le Qatar, respectivement puissance historique et puissance montante du Golfe, sont, il est vrai, actifs dans leurs positions de soutien aux révolutionnaires arabes, ayant déjà montré la couleur en appuyant l'intervention armée en Libye. Pour autant, l’ampleur et la nature de leur aide reste floue. Affirmée par certains acteurs ou experts, elle est niée ou minimisée par d'autres.

Si Salam Kawakibi, Senior Research à l'Initiative de réforme arabe, émet des réserves sur l'aide, financière ou à l'armement, aux rebelles, Karim Bitar, Directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), estime que cette aide est “un secret de polichinelle”, ces riches monarchies “ne s’en cachant pas vraiment, même si on ne sait pas quelle est son ampleur”.

Entre ce qui est dit et ce qui est passé volontairement sous silence. Entre ce qui est minimisé ou gonflé; entre facteurs religieux et stratégie géopolitique la sous-tendant. Quelle est l'étendue de cette aide ?

Nuancer à tous les étages

Les experts proches de la rébellion tout comme les généraux de l'Armée Syrienne de Libération (ASL) ont tendance à amoindrir la part de l'aide internationale, ce qui donne lieu à des déclarations souvent évasives de leur part.

Salam Kawakibi reconnait qu'il se pourrait “qu'il y ait des acteurs dans les pays du Golf qui tentent d'avoir de l'influence sur la rébellion syrienne”. Cependant, “ils ne sont pas contrôlés par le pouvoir central. Ce qui provient des pays du Golfe, c'est essentiellement le soutien d'expatriés syriens dans ces pays.” A l’entendre, les pouvoirs centraux qatari et saoudien ne prêteraient pas main forte aux insurgés. “Les déclarations des gouvernements sont médiatiques et non concrétisées.” Au début de la répression, de l'aide humanitaire a été acheminée par le Qatar vers la Syrie. “Ensuite, tout est resté dans l'effet d'annonce”, la proclamation de leur soutien n'étant d'ailleurs que “récente” (Ndlr aout 2011).

Ni arme ni fond originaires des pays du Golfe ? “Cela est exagéré par les médias occidentaux. Les rebelles se battent avec des armes des années 1970 et 1980. Dans la plus grande partie, ce ne sont pas des armes modernes et sophistiquées venues de l'étranger.” Il y a quelques semaines, un général de l'ASL confirmait cet état de fait dans "Le Monde". Il y déclarait que 80% des armes utilisées par ses combattants provenaient de prises de guerre… Qui plus est, d'après la plupart des militants et des opposants, la partie qui assure la plus grande quantité de fonds, d'aides et d'armes sont les Frères musulmans.

Karim Bitar n’est pas de cet avis. “Ce soutien est bel et bien avéré”, déclare-t-il tout de go. Le chercheur n'hésite pas une seconde et poursuit : “L'Arabie Saoudite et le Qatar offrent un soutien financier, logistique et politique aux rebelles”. Elle est cependant difficilement traçable puisque “l'aide est souvent versée par les services de renseignement en argent liquide". En outre, “elle passe par une aide en terme d'équipements téléphoniques”, permettant aux cyber-activistes de faire entendre leur cause sur internet via des moyens extrêmement onéreux et sophistiqués.

Le chef d'un bataillon qui se présente sous le pseudonyme d'Abou Mossab conforte ces affirmation puisque selon lui, "le financement des brigades islamistes au sein de la rébellion provient notamment du Qatar et de la Turquie", tandis que les conseils militaires obtiennent un soutien, non létal, de l'Arabie Saoudite, des États-Unis et de l'Union européenne.

Karim Bitar, tout en étant affirmatif, reste prudent quant à l’aide à l’armement: “Il est très probable que les armes proviennent de l'Arabie Saoudite et du Qatar, qui rentrent en Syrie par des circuits parallèles : par les frontières étanches de Jordanie, du Liban ou de Turquie. Ceci se fait en coordination avec les services occidentaux.” Il en tient pour preuves les déclarations récentes de Barack Obama. “Il a reconnu qu'il y avait des opérations secrètes en cours en Syrie. Les services de renseignement américains ont des agents aux frontières de la Syrie et tentent de cibler les personnes qui recevront les armes pour éviter qu'elles ne tombent dans les mains d'Al Qaïda.”

Revers dans la stratégie américaine : selon le porte-parole du commandement de l'ASL en Syrie, devant la réticence des pays occidentaux à armer les rebelles, ces derniers se retourneraient vers les salafistes. Soit ce que tendent à éviter les puissances occidentales.

Entre idéologie et stratégie géopolitique

Si l’aide des monarchies du Golfe est avérée, quelles en sont les raisons ? Soif de démocratie ? Répulsion d’une révolte pacifique transformée en une répression violente de l'insurrection armée ? Rien de tout ça : l'Arabie Saoudite est une monarchie absolue suivant la mouvance wahhabite, loin de promouvoir les droits de l'Homme. Le Qatar, s'il est considéré comme plus "libéral" que son voisin, a conservé un grand nombre de restrictions à la liberté d'expression et de mouvements. La famille Al Thani garde par ailleurs la mainmise sur le pouvoir.

Et c'est justement, et paradoxalement, pour ces mêmes raisons que ces deux États du Golfe se rangent du côté des rebelles. “Ce soutien est à relier à la vague de révolte dans le monde arabe”, note Salam Kawakibi selon qui “en la soutenant, ils essaient de la manipuler, de la contrôler et de l'encadrer” afin d’ “éviter que ce soulèvement ait des répercussions directes chez eux”. Une analyse que partage Karim Bitar. “Lorsque la révolution syrienne s'est déclenchée en mars 2011, le premier réflexe de l'Arabie Saoudite a été d'endiguer la contestation révolutionnaire. Elle a été prudente et craignait que la révolte en Syrie ne rapproche le souffle révolutionnaire du Golfe.”

Les raisons d'appuyer la rébellion sont cependant différentes que l'on parle du soutien civil de la diaspora syrienne d’une part, du Qatar ou de l'Arabie Saoudite d’autre part.

Salam Kawakibi admet qu'“il y a des réseaux qui se développent dans ces pays pour soutenir de manière désorganisée et individuelle des groupes à connotation religieuse pour tenter de manipuler la scène intérieure syrienne, qui n'a jamais voulu être marquée par des connotations religieuses et communautaires.” Quant au Qatar, “il ne prend pas en considération le facteur religieux. D'ailleurs, il soutient des mouvements libéraux au sein de l'opposition”, justifie Salam Kawakibi.

La pierre est jetée : doit-on voir dans ce rapprochement religieux une interprétation du soutien à l'opposition de ces monarchies du Golfe, dans le contexte complexe du Proche et du Moyen Orient, où religion et politique sont imbriquées et où tant d'enjeux géostratégiques entrent en ligne de compte ?

Le clan Al-Assad est Alaouite, une émanation du chiisme, et de ce fait allié historique du grand frère iranien. Le Qatar et l'Arabie Saoudite sont à majorité sunnite (85 à 90% de la population dont la Constitution a pour base la Sunna), tout comme la majorité de la population syrienne.

Si l'aide des peuples qatari et saoudien tient d'une idée religieuse, (“ils le font par solidarité musulmane et dans un esprit d'aide humanitaire”), Salam Kawakibi minimise cette importance idéologique. Or, on peut affirmer que tant l'Arabie Saoudite que le Qatar tentent sinon d'imposer, en tout cas d'étendre leur influence et de propager la parole des Frères musulmans pour le Qatar et celle du salafisme d'obédience wahhabite pour l'Arabie Saoudite. Par ailleurs, la correspondante de “The Economist” en Syrie note que “les groupes religieux au sein d'une rébellion morcelée obtiennent plus facilement de moyens financiers”.

Accroître l'influence de l'islam Sunnite- très majoritaire dans la Péninsule arabique,-dans la région du Moyen-Orient, au détriment de la branche chiite et du grand rival iranien, est également un objectif non négligeable. “Religion et intérêts géopolitiques se superposent, résume Karim Bitar. Le facteur religieux est instrumentalisé pour mobiliser les foules.”

Salam Kawakibi abonde dans ce sens. Selon lui, les raisons sous-tendant le soutien des grandes puissances régionales ou mondiales à la rébellion dépassent le conflit intérieur en Syrie. “Les forces internationales et régionales ont des dossiers à régler sur le dos du peuple syrien”, déclare-t-il sans ambages.

Une guerre par procuration

Si le facteur religieux est à prendre en compte, il est davantage utilisé comme faire-valoir, la “source d'inquiétude” qu'est l'axe chiite irano-syrien étant au cœur du soutien des Monarchies du Golfe à l'opposition syrienne.

A l'image du Liban voisin, longtemps le champs de bataille entre puissances régionales, la Syrie est aujourd'hui “le terrain d'une guerre par procuration que se livrent l'Iran et les monarchies du Golfe, explique Karim Bitar. Le facteur décisif, selon moi, est la volonté d'endiguer la puissance iranienne. Les pays arabes du Golfe veulent surtout priver l'Iran de son seul allié arabe qu'est la Syrie."

Faire tomber le régime de Bachar Al-Assad aurait un double intérêt. “D'un côté on permet aux sunnites de reprendre le pouvoir en Syrie, d'un autre on prive l'Iran de son ouverture vers la Méditerranée et des canaux d'approvisionnement du Hezbollah, qui passe par le régime syrien. Le régime des Ayatollah s'en retrouverait sérieusement affaibli, ce qui rassurerait les puissances du Golfe.” Et ferait oublier, un temps, à l'Iran son rêve de “croissant chiite”.

Salam kawakibi voit par ailleurs dans le choix du Qatar de se ranger derrière la rébellion les conséquences d'années de frustration, née dans les années 1970. “Ces pays en ont eu assez de subir le chantage qu'a exercé sur eux la Syrie, qui soutenait tantôt l'Iran tantôt les pays du Golfe, monnayant son soutien, sachant qu'elle bénéficierait d'une aide financière des deux côtés”, étaye Salam Kawakibi. Cette inimité n'avait pourtant pas empêché le Qatar d'investir dans l'économie syrienne. Vu cette proximité, “au début de la révolution, le régime qatari a tenté de se poser comme intermédiaire et de convaincre le régime de mener des réformes cosmétiques. Cela a été rejeté en bloc et a suscité l’alignement du Qatar aux côtés de l'opposition.”

Alors que l'on parle d'un conflit maitrisé, en coulisses, par les grandes puissances, les États-Unis, alliés de l'Arabie Saoudite et du Qatar et “ennemis” de l'Iran, y sont impliqués. Si Washington a annoncé récemment un nouveau versement de 12 millions de dollars (soit 9,7 millions d'euros) à la rébellion, l'administration Obama “freine des quatre fers le Qatar, qui n'est pas opposé à une intervention militaire”, explique Salam Kawakibi.

Cette guerre d'influence mondiale, Mohsen Rezaïe, secrétaire du Conseil de discernement du régime et ancien chef des Gardiens de la révolution (l'armée d'élite du pouvoir islamique), ne s'en cache pas. Selon lui, “les États-Unis et l'Iran se livrent une bataille en Syrie dont le vainqueur décidera si le Moyen-Orient doit tomber dans la mouvance islamique ou sous l'influence américaine”. Ni plus ni moins.

D'un soulèvement civil, la révolte du peuple syrien s'est muée en un conflit géostratégique que se livrent les grandes puissances, régionales et mondiales, sous couvert d'un fin voile religieux. Ou l'histoire non achevée d'un combat qui dépasse les acteurs qui sont en son cœur.

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