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REPORTAGE

ENVOYÉE SPÉCIALE À TCHERNOBYL

C'est bien la neige», sourit Irina Labunska, scientifique au laboratoire de recherche de Kiev et qui travaille maintenant pour Greenpeace International. «Elle empêche que l'on remue les poussières radioactives.» L'important tapis de neige -qui en ce mois de mars recouvre encore la campagne autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl- amortit tout. Pourtant, il ne faut pas se faire d'illusions. Vingt ans après l'explosion du réacteur n°4, les vénéneux radionucléides rôdent toujours.

Parfois, le compteur Geiger s'emballe. Il n'y a que lui pour briser le silence qui règne dans la zone d'exclusion de 30 kilomètres qui entoure la centrale, soit 4 000 kilomètres carrés évacués manu militari et laissés aux bons soins de Dame Nature. Vingt ans après l'accident du réacteur n°4 de la centrale, le compteur peut encore grimper jusqu'à 9 microsiverts/heure. De l'intérêt pour le visiteur de se munir d'un dosimètre quand il sillonne cette région désolée où des déchets radioactifs croupissent encore à faible profondeur, dans l'attente d'une solution définitive.

Sarcophage

En attendant Godot semblent croasser les corbeaux qui, dans le ciel ardoise, tournoient sans fin. Pas sûr. Car si la sécurisation des matériaux contaminés constitue toujours un casse-tête technologique, cela ne paraît pas rebuter le gotha international du bâtiment et du nucléaire. A proximité de la centrale, un consortium d'entreprises s'active à la construction d'une usine qui s'occupera du retraitement de déchets radioactifs de la zone. Une perspective qui en inquiète plus d'uns, notamment à l'aune des propos ambigus tenus par le président ukrainien Victor Ioutchenko lors d'une visite à Tchernobyl. «Il aurait émis l'idée qu'une fois opérationnelle, l'usine puisse aussi servir au traitement de déchets venus de l'étranger, explique Irina Labunska. De quoi relancer le spectre d'un Tchernobyl -puisque, de toute façon, condamné- érigé en poubelle nucléaire de l'Europe.»

Il faudra, en effet, des centaines d'années avant que cette région soit complètement nettoyée. La radioactivité s'y est déposée en taches de léopard, au gré de monticules de terre hautement radioactifs sous lesquels ont été enfouis les maisons, les voitures, le bétail, etc. L'iode radioactif libéré par l'explosion -et responsable des cancers de la glande thyroïde- a disparu mais d'autres nucléides plus virulents subsistent comme le césium 130 et le strontium 90 aux durées de vie bien plus longues. «Une bombe à retardement sanitaire», estiment scientifiques et ONG environnementales, qui craignent aussi que Tchernobyl ne provoque un autre... Tchernobyl.

Et de montrer du doigt l'imposant sarcophage qui englobe le réacteur n°4, une gangue de béton construite à la hâte après l'explosion par des milliers de «liquidateurs» pour contenir les matériaux nucléaires.

Mais, aujourd'hui, la structure donne d'inquiétants signes de fatigue. C'est pourquoi des ouvriers travaillent inlassablement à la consolidation du sarcophage, au rythme d'un changement d'équipe tous les 15 jours, radioactivité oblige.

Enterrer définitivement la centrale de Tchernobyl constitue un défi titanesque. En 1997, le G 8 a créé le «Tchernobyl shelter fund» (TSF). Avec une mise de départ d'un milliard d'euros, il est chargé du démantèlement des autres réacteurs de la centrale -le dernier à été désactivé en 2000- et de la «liquidation» définitive du réacteur n°4 dont les entrailles conserveraient encore 95 pc du matériel radioactif. Le TSF vient ainsi d'approuver le projet d'une arche destinée à enterrer le réacteur pour l'éternité. Cet ouvrage d'art exceptionnel de 100 mètres de haut et de 260 mètres de large suscite d'ailleurs la convoitise de nombreuses entreprises étrangères.

En attendant, le ministère des Catastrophes ukrainien a développé un tourisme d'un nouveau genre: le Tchernobyl radioactif tour. Pièce maîtresse: Pripiat. Ville soviétique modèle, située à 4 kilomètres de la centrale, Pripiat a été évacuée 48 heures après la catastrophe. Près de 40 000 habitants ont été embarqués à bord d'autobus.

Aujourd'hui, la vie y semble figée pour l'éternité. Dans l'école maternelle désertée précipitamment, des jeux, des dessins d'enfants jonchent encore le sol. Dans les immeubles dévastés subsistent des pans de mur en marbre, reliquat de la splendeur d'antan. Le marteau et la faucille sont encore accrochés aux réverbères. Tout ce qui avait de la valeur -des radiateurs aux châssis- a été pillé par des inconscients qui ont ainsi éparpillé aux quatre vents des matériaux contaminés. Théoriquement, il serait interdit de pénétrer dans la zone d'exclusion. Il n'empêche que, en marge des pilleurs, des habitants originaires de cette région frontalière avec la Biélorussie sont revenus. La nuit, quelques centaines d'isbas sont illuminées dans la ville de Tchernobyl qui comptait naguère 40 000 habitants. «On ne peut pas empêcher les gens de vouloir revenir chez eux, soupire Vladimir Usatenko, ancien liquidateur et expert à la commission nationale pour la sécurité nucléaire. Et puis les autorités ne disent rien car il s'agit de personnes âgées...» Malgré le nouvel appartement qui leur a été attribué, malgré les mises en garde et les avertissements sur les dangers pour leur santé, certains ont préféré revenir, ne subsistant pratiquement que grâce à leurs petits potagers et se chauffant avec le bois des forêts environnantes.

«Nous faisons des tests médicaux deux fois par an, raconte Valentina. Tout va bien, il n'y a pas de danger», prétend cette sexagénaire qui dit être revenue à Tchernobyl simplement parce que c'est chez elle.

© La Libre Belgique 2006