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Ils nous avaient prévenus. Les catastrophes peuvent prendre des formes très diverses. Mais le typhon Haiyan qui a frappé les Philippines et fait de nombreux morts est de l’ordre du jamais-vu.

Lorsque nous sommes arrivés hier soir dans la zone sinistrée, après un voyage de 60 heures en compagnie des équipes de secouristes belges de B-Fast, nous avons découvert l’incommensurable, rapportent nos confrères de Het laatste nieuws. Les rues sont jonchées de corps en décomposition. L’odeur prend immédiatement à la gorge. Il n’y a plus deux pierres qui tiennent debout. Tout est détruit. C’est quelque chose que nous n’avons jamais vu auparavant.

Jusqu’avant-hier soir, nous n’avions fait que voyager. Accompagnés des troupes du B-Fast, nous avons entendu des témoignages des missions qu’ils ont effectuées précédemment partout dans le monde. Et également entendu des récits des secouristes déjà à pied d’œuvre en Haïti ou en Turquie au lendemain des terribles tremblements de terre qui ont frappé ces pays.

Des témoignages déjà poignants lorsqu’ils racontent comment ils ont été contraints de laisser mourir une personne pour en sauver deux autres. "Et cette fois où nous avons dû abandonner une femme enceinte car lui porter secours aurait nécessité une telle débauche d’efforts et tant de temps que cela aurait coûté la vie à de nombreuses autres personnes", se remémore un des secouristes à bord de l’avion en direction des Philippines.

Autant de récits à couper le souffle, mais ces médecins et secouristes ne font rien d’autre que les choix qui s’imposent. "Nous avons déjà vécu beaucoup de choses", racontent-ils. "Mais nous avons entendu que ce qui nous attend à Tacloban est bien plus grave encore…"

L’envahissante odeur des corps

Préparés au pire, nous sommes arrivés à l’aéroport de Tacloban City, la ville principale de la région la plus touchée de Leyte. Ou plutôt à ce qu’il en reste. Le bâtiment tout entier est détruit. Dans la tour de contrôle, il ne reste plus une seule vitre. Comment ils font encore pour faire atterrir ou décoller des avions en toute sécurité est un mystère. Mais c’est un va-et-vient d’avions et d’hélicoptères chargés d’aide urgente. Des hommes et des moyens.

Une fois l’odeur de kérosène dissipée, c’est l’odeur des corps qui s’empare de nous et ne nous quittera plus.

Puis, nous les découvrons. Au milieu du chaos ambiant et des milliers de gens qui cherchent à embarquer dans le premier avion pour fuir la région, des corps traînent partout dans les rues, à même le sol. Parfois sous une couverture, parfois aux yeux de tous. On en dénombre des dizaines, puis des centaines. Après un moment, on arrête même de compter…

Débarqué de l’avion avec nous, Albert, un Philippin venu de Manille. Il était inquiet pour sa famille résidant à Tacloban. Cela fait des jours qu’il ne parvient pas à les joindre. "Hier, j’ai à peine eu un message m’indiquant qu’ils sont en vie."

Nous l’accompagnons pour nous rendre compte de la gravité de la situation au sein de sa famille. L’eau a complètement détruit leur habitation. Ils sont des dizaines de milliers dans la situation d’Albert et de sa famille. Ils n’ont strictement plus rien, à part les vêtements qu’ils portent.

Albert veut nous emmener plus loin. Afin de nous montrer à quel point la population est durement touchée. "Le monde entier doit voir ça. Nous avons absolument besoin d’une aide importante." Il nous indique un bâtiment au bord de la mer qui est resté debout. "L’Astrodome", dit-il. "Un grand centre sportif. Lorsque le typhon est arrivé, les autorités ont demandé à la population d’aller s’y réfugier. Mais l’eau est montée tellement haut que de nombreux habitants sont morts noyés." Il reste de nombreux corps dans et aux alentours du bâtiment.

Les portes de l’Église protestante fermées aux chrétiens

Un peu plus loin se dresse une église protestante. "Êtes-vous chrétien ?", demande Albert. "Bah, de toute façon cela ne change rien. Enfin, pour nous, les chrétiens. Mais dans les heures qui ont précédé la tempête, lorsque les gens sont allés s’y réfugier, les portes de l’église sont restées fermées pour les chrétiens. Vous vous rendez compte ?"

Partout où nous nous rendons, cette odeur est omniprésente. Dans des quartiers complètement dévastés, où jadis se dressaient des rangées de maisons, les hommes continuent de chercher. Ils ne recherchent plus des survivants mais simplement les corps de leurs proches. Et lorsqu’ils en retrouvent un, ils le couvrent avec des restes de débris. Ils y plantent une croix improvisée, avec quelques vêtements autour. C’est la seule sépulture que peuvent recevoir les victimes du typhon Haiyan.

Pendant ce temps, les enfants déambulent sans but dans les décombres. Tout a disparu. Tout le monde. Ici, à Tacloban, plus personne ne possède quelque chose. Personne.

"Dites à ma famille en Belgique que je suis en vie"

Pierre Anciaux, originaire de Diegem, a été témoin de la catastrophe. L’homme se balade au milieu des ruines et est heureux de pouvoir parler à des Belges. "Je suis ici depuis septembre", raconte-t-il. "Cela fait des années que je viens passer l’hiver ici. Maintenant, c’est terminé. L’eau m’est arrivée jusqu’au cou. Je suis tellement heureux d’avoir survécu."

Pierre nous indique que son voisin a eu nettement moins de chance. Son corps pend depuis des jours entre des câbles et un mur. "Et personne ne va le décrocher", fulmine Pierre. Il n’a plus rien, excepté une carte de banque. "Mais il n’y a plus un seul distributeur de billets en état !"

Le plus grave, c’est que sa famille restée en Belgique n’a pas encore eu le moindre signe de vie de sa part. "Vous feriez cela pour moi ?" demande-t-il. "Dites-leur que je suis en vie…"

"Nous avons retrouvé un voisin à un kilomètre d’ici. Vivant !"

Kathleen Deckmyn, originaire de Bruxelles, a également tout perdu. Et pas seulement sa maison à Tacloban. Son mari est mort dans la catastrophe. "Il était à la maison, avec nos deux jeunes enfants. J’étais à l’étranger. Nous avons encore eu des contacts peu avant le typhon et il m’assurait qu’il avait tout mis en œuvre pour sécuriser la maison. Vous savez, notre maison était tellement solide que, durant les précédentes tempêtes, nos voisins et la famille venaient se réfugier chez nous. Cette fois encore, une dizaine de personnes se trouvaient dans la maison lorsque l’enfer s’est abattu."

Le vent et la pluie n’ont pas eu raison de l’habitation, mais lorsque la mer est entrée, c’en était trop. "Ceux qui ont survécu racontent qu’ils ont été emportés comme dans un tourbillon. Nous avons retrouvé un voisin à un kilomètre d’ici. Vivant !"

Mais son mari n’a pas eu cette chance. "Il est mort dans le typhon", raconte la femme de 53 ans, s’accrochant à sa foi. "Nous allons surmonter cela. Mais nous devrons aller au bout de nous-mêmes…"

"Ici, c’est encore pire"

Notre dernière étape nous emmène à City Hall, où l’équipe de B-Fast a établi son campement et met en place un plan destiné à venir en aide à la population dans les prochains jours.

L’équipe belge, sous le commandement de Geert Gijs, est une des premières, si pas la toute première, équipes de secours internationaux à être arrivée sur place.

Aussi expérimentés soient-ils, ils découvrent petit à petit l’étendue de l’horreur. "Je suis déjà allé partout avec le B-Fast", raconte Tom Staes. "Le tremblement de terre en Haïti, le tsunami… Mais ici, c’est encore pire. C’est encore plus grave que le tsunami et Haïti ensemble."

Geert Gijs ne le contredira pas. "Lors d’un tremblement de terre, on sait où il faut rechercher les victimes. C’est une région bien déterminée, autour de l’épicentre du tremblement de terre. Mais ici, c’est tout à fait différent. Le typhon est passé partout. Vraiment partout !"

La population est contente de voir arriver le B-Fast. Mais l’équipe est cependant sous protection militaire. Les prisons aux alentours de Tacloban ont été éventrées et les meurtriers, bandits et agresseurs sont désormais partout dans les rues. Et lorsqu’ils ont faim ou soif, ils ne le demandent pas de la manière la plus amicale.

L’équipe belge préfère ne pas y penser et Geert Gijs a assuré ses hommes que tout a été mis en œuvre pour assurer leur protection. Cependant, la crainte est parfois palpable. Surtout lorsque des coups de feu retentissent au loin. Mais dès que les chars font leur apparition en rue, la mutinerie s’estompe immédiatement.

En espérant que le gouvernement fasse en sorte que les pillages cessent rapidement. Car ce que redoute désormais la population, en plus de faire face à la misère et au chagrin, c’est la tombée de la nuit…