Theresa May, une dame de fer... et de velours
Ministre de l'intérieur depuis 2010, Theresa May deviendra aujourd'hui la nouvelle Première ministre britannique. Cette femme à l'image froide et dure a déjà annoncé une rupture avec la vision de David Cameron. Qui ne cadre pas avec sa réputation de nouvelle "Miss Maggie".
- Publié le 13-07-2016 à 06h09
- Mis à jour le 13-07-2016 à 06h11

Theresa May est apparue rayonnante mardi soir sur le parvis du Parlement de Westminster. Au bras de son mari Philip, un banquier avec qui elle est mariée depuis 1980 sans qu'ils aient pu avoir d'enfant, la toute nouvelle cheffe du parti conservateur est venue promettre de "construire un meilleur Royaume-Uni" en donnant "aux gens plus de contrôle sur leur vie" . Elle prendra officiellement les rênes du pays, ce mercredi soir, en remplacement du Premier ministre démissionnaire David Cameron.
Une politique expérimentée
Cette amatrice d'escarpins colorés n'est pas une nouvelle venue sur l'échiquier politique britannique. Début septembre 2014, alors que le résultat du référendum sur l'indépendance de l'Ecosse semblait très incertain, son nom avait ainsi déjà circulé pour remplacer David Cameron en cas de victoire des nationalistes. "Elle a été sur le devant de la scène politique depuis plus de quinze ans" , rappelle le député conservateur Phillip Lee, soulignant qu'"elle arrive à prendre des décisions car elle travaille sur ses sujets depuis de nombreuses années" .
Malgré cette forte expérience, sa carrière n'a vraiment décollé qu'à sa nomination surprise à la tête du ministère de l'Intérieur en mai 2010. De ses innombrables postes occupés entre 1999 et 2010 au sein de la direction du parti (présidente du parti, chargée de l'éducation et de l'emploi, des transports, du gouvernement local, de l'environnement, de la culture, des médias et du sport, des femmes et de l'égalité, du travail et des retraites...), Theresa May traîne l'image d'une élue à la fois ambitieuse et austère.
Elue à la Chambre des communes en 1997 après deux tentatives infructueuses dans des circonscriptions ingagnables, elle apparaît vraiment sur la scène politique lors d'un discours majeur en octobre 2002. Elle critique alors l'image de "parti méchant" colporté par les siens. "Deux fois nous sommes allés à la rencontre des électeurs inchangés, non repentants, tout simplement pas attirants. Et deux fois nous avons été massacrés" , explique-t-elle pour justifier la nécessité d'une réforme du parti. Ce constat lui vaut d'être rejetée par une frange importante de l'électorat et des élus conservateurs, peu habitués à une telle franchise publique.
Une fille de la "middle class"
Pourtant, cette fille d'un pasteur anglican désire alors faire savoir que les conservateurs ne sont pas uniquement préoccupés par le devenir des plus aisés. Elle s'appuie pour cela sur son expérience personnelle. Si elle a précédé d'une dizaine d'années David Cameron et son ministre des Finances, George Osborne, sur les bancs de l'Université d'Oxford où elle a étudié la géographie, elle n'a guère d'autre point commun avec eux. Alors que les deux responsables conservateurs traînent dans les sphères les plus élitistes de l'université, elle circule "au sein d'une classe moyenne plus modeste" , explique une de ses amies de l'époque.
Lors de son premier discours de campagne lundi matin, avant que son adversaire Andrea Leadsom n'annonce son retrait de la course à la direction du parti, elle avait clairement marqué "cette rupture avec le passé" , son ambition d'un "type de conservatisme différent" . "Nous ne croyons pas uniquement en le marché, mais en les communautés. Nous ne croyons pas seulement en l'individualisme, mais en la société. Nous ne détestons pas l'Etat, nous valorisons le rôle que seul l'Etat peut jouer. Nous croyons que tout le monde, et pas seulement quelques privilégiés, a le droit de prendre possession de ce qui importe dans leur vie."
Elle se dit résolue à construire "un pays qui fonctionne pour tout le monde" . Et en particulier pour les pauvres, les noirs, la classe ouvrière, les femmes, en proie à la discrimination, à des emplois peu sûrs, à l'explosion des prix de l'immobilier.
Elle marque ainsi très clairement son droit d'inventaire sur l'héritage laissé par l'équipe de son prédécesseur. Elle s'appuie pour cela sur le résultat du référendum, "un vote pour quitter l'Union européenne mais aussi un vote pour un changement sérieux".
Ainsi, précise-t-elle, "nous devons réformer l'économie pour permettre à plus de gens de partager la prospérité du pays. Nous devons rendre aux gens le contrôle de leur vie. Nous devons leur offrir plus de possibilités. Et nous devons être durs avec le comportement irresponsable des grandes entreprises" .
Une inspiration travailliste
Reprenant de nombreuses idées chères au Parti travailliste, et même certains de ses slogans de la campagne de l'élection générale de mai 2015, elle envisage notamment la possibilité de bloquer la vente à des groupes étrangers d'entreprises nationales qualifiées d'"importantes" ; l'intégration d'employés au sein du conseil d'administration des multinationales et de "rendre le vote des actionnaires sur la paie des grands patrons contraignant et pas seulement consultatif" . Un vrai tournant vis-à-vis du gouvernement sortant, dont la politique économique était fortement guidée par les seules priorités des grandes entreprises.
Centriste idéologiquement, Theresa May n'a visiblement jamais apprécié le radicalisme de Margaret Thatcher. L'accession au pouvoir de la "Dame de fer" lui a, en revanche, servi d'exemple : en personnalisant puis en favorisant l'arrivée de plus de femmes au sommet du parti, elle entend faire valoir la sensibilité retrouvée des conservateurs.
Elle dispose ainsi d'un solide réseau de fidèles sur lesquels elle pourra s'appuyer. "Mais elle ne m'a jamais considérée en tant que femme, toujours en tant que personne" , expliquait, il y a quelques années anonymement, une de ses collègues au quotidien "The Guardian". "Elle ne veut pas utiliser son genre pour obtenir des faveurs ou être protégée."
Une femme de caractère
A l'image de la première femme à avoir occupé le poste de Premier ministre britannique avant elle, Theresa May s'est vu accoler au fil des années et des fonctions qu'elle a assumées une réputation de "femme terriblement difficile" , comme l'a fait savoir l'ancien poids lourd du parti, Kenneth Clarke, lors d'une discussion filmée à son insu mardi dernier.
Même si ses collègues critiquent "son implication dans toutes les décisions et le manque de latitude" qu'elle leur accorde, c'est également, sans doute, dans ce milieu terriblement machiste et conservateur, la simple expression de sa volonté et de son ambition.
Réputée travailleuse et droite, elle s'épuise à faire avancer ses causes, même si cela ne plaît pas à ses interlocuteurs. Cette fermeté lui vaut d'être crainte et respectée à la fois par les responsables de la police nationale. "Elle s'est créé une identité distincte, plutôt froide et dure, qui a dû être influencée par Margaret Thatcher , explique un de ses collègues. Etre perçue comme une femme forte est un marqueur très puissant."
Cette image lui sera une fois de plus nécessaire à l'heure des négociations du Brexit. Elle l'a déjà fait savoir lundi : "Je ne pourrais pas être plus claire : Brexit signifie Brexit et nous en ferons un succès ! Il n'y aura pas de tentative de demeurer dans l'UE, de la rejoindre par la porte de derrière, ni un second référendum."
Et si ses partenaires européens et bruxellois réclament un déclenchement rapide de la procédure de divorce entre le Royaume-Uni et l'UE, elle avait fermement prévenu, il y moins de deux semaines : "L'Article 50 ne sera pas enclenché tant que la stratégie de négociation britannique ne sera pas claire et entendue. Cela signifie qu'il ne sera pas enclenché avant la fin de l'année."
Bruxelles pourrait bien regretter Margaret Thatcher…