International Six mois après l’incendie de la tour Grenfell, le quotidien amer des rescapés.

Un bâtiment à la façade vieillotte, composée de carreaux jaunes noircis par la pollution : voici l’hôtel Copthorne Tara et ses 833 chambres, l’un des principaux refuges destinés aux survivants de la tour de Grenfell, dont l’incendie le 14 juin dernier a tué 71 de ses résidents. Lors des jours qui ont suivi le drame, l’arrondissement londonien de Kensington et Chelsea a dû trouver en urgence un toit à 208 familles dont le domicile mais aussi tous les biens sont partis en fumée. Les autorités les ont réparties dans 36 hôtels des alentours. "Des dizaines de familles ont été logées ici, nous raconte un habitué du Copthorne Tara. Principalement des Libanais, des Algériens, des Marocains et des Syriens."

Début de l’enquête

Six mois plus tard, l’enquête officielle commanditée par le gouvernement pour déterminer les causes du drame vient tout juste de débuter. Dans le même temps, seules 42 familles ont été installées dans un logement permanent, tandis que 48 familles restent à l’hôtel ou chez des proches dans l’attente d’un placement imminent et 118 familles demeurent dans l’expectative. "On nous avait dit trois semaines pour reloger tout le monde, puis six mois et maintenant un an", s’est énervé il y a quelques jours Shahin Sadafi, le président de l’organisation Grenfell United, créée par les résidents pour arrêter les récupérations politiques de leur malheur. "Nous parlons de personnes qui sont passées par des événements traumatisants, ont beaucoup perdu et sont coincées dans des chambres d’hôtels et des logements de pacotille. Personne ne peut reconstruire sa vie tant qu’elle n’a pas de chez soi."

Si un fort élan de générosité avait secoué le pays à la vision des images de l’incendie, le sentiment des Britanniques a depuis évolué. Les tabloïds ont critiqué de manière répétée le refus de nombreuses victimes d’accepter le logement qui leur avait été proposé. Certaines étaient traumatisées par l’idée de revivre dans une tour, d’autres jugeaient l’appartement trop petit ou trop éloigné de leur famille. "Aujourd’hui, seule reste dans l’hôtel une poignée de familles qui a refusé des logements offerts par la municipalité", avance notre habitué de l’hôtel Copthorne Tara - un chiffre que la direction de l’hôtel a refusé de préciser. "J’ai du mal à comprendre pourquoi", lance-t-il en levant les yeux au ciel, comme agacé par des comportements qu’il juge capricieux. Même ici, à trois kilomètres de la tour, la sympathie s’est petit à petit transformée en mépris, voire en colère à l’encontre des rescapés de l’incendie.

Dès lors, difficile d’organiser une rencontre avec ces derniers. Et lorsque l’on tombe par hasard sur l’un d’eux, transportant un grand carton rempli de jouets pour enfants et de vêtements, il se mure au mot journaliste et maugrée : "Non, je ne vous parlerai pas." Toni, une voisine, nous confirme le malaise actuel. "Tous les habitants du quartier, et principalement les anciens résidents de la tour, font très attention avec qui ils discutent et à ce qu’ils disent."

Destruction inévitable

Preuve de l’intérêt parfois malsain dont le quartier est l’objet, un document est placardé sur l’immeuble de briques rouges situé au pied de la tour. "Cher visiteur, Sachez que ce que vous voyez est le site de notre perte. La perte de notre famille, de nos amis, de nos personnes aimées, de nos voisins. S’il vous plaît, agissez respectueusement et gardez en mémoire notre perte. S’il vous plaît, pas de photos."

Derrière, se dresse toujours la carcasse brûlée de la tour de Grenfell. Rien n’a changé au cours des six derniers mois, à part l’apparition sur l’une de ses façades d’un ascenseur de chantier rouge, de quelques échafaudages métalliques et d’une bâche blanche.

Les autorités commencent à recouvrir la tour, en attendant son inévitable destruction. Officiellement pour que les résidents puissent enfin oublier. Sans doute aussi pour masquer cette déchirure, qui perturbe l’horizon de l’un des quartiers les plus cossus du Royaume-Uni.