International

Des milliers. Entre le début de l’automne 2014 et la fin de l’hiver 2015, ils sont des milliers de réfugiés à être arrivés en Europe par la mer, parqués comme des animaux dans les cales de navires poussifs dont certains, justement, étaient au préalable affectés au transport de bétail. Pratiquement tous étaient syriens. Tous venaient de Turquie. À leur nombre, s’ajoute celui plus important encore de tous les migrants originaires d’Afrique subsaharienne qui ont pris le large depuis la côte libyenne, à bord de flottilles entières d’embarcations de fortune.

S’il a changé de nature depuis - sous l’effet notamment de l’opération militaire de l’Union européenne (UE) en Méditerranée centrale et la pression mise sur la Turquie pour renforcer sa surveillance -, ce vaste trafic d’exilés a atteint un volume record. Une économie meurtrière très lucrative pour les réseaux de passeurs qui n’ont eu aucune difficulté à profiter des failles du contrôle des frontières extérieures de l’UE, de l’incohérence de sa politique d’asile et des dysfonctionnements du système maritime international. Les trafiquants d’hommes ont engrangé des fortunes, écoulant au prix fort (entre 4 500 et 6 000 dollars pièce) des kyrielles de voyages sans retour pour l’Europe. Prévendus via les réseaux sociaux, ils ont été acquis par des passagers individuels et des familles entières, prêts à tous les sacrifices pour prendre place à bord des soutes poisseuses de cargos souvent bons pour la casse.

Des mois durant, la presse internationale a tenu la chronique de ce naufrage annoncé : des hommes, des femmes et des enfants, embarqués en pleine mer au large de la Turquie, hissés à bord de rafiots pourris par des membres d’équipages parfois armés et cagoulés, entassés à fond de cale parmi les résidus rances d’anciennes cargaisons et finalement abandonnés à leur sort, le plus souvent devant les côtes italiennes.

Déferlante de cargos

La déferlante de ces boat people a débuté le 28 septembre 2014, avec l’entrée dans le port de Crotone, au sud de l’Italie, du "Storm" (tempête), un navire au nom tristement prémonitoire, la coque pleine à craquer de réfugiés syriens. Elle a pris fin en avril 2015, avec l’interception par les garde-côtes turcs dans le golfe de Mersin du cargo "Ole", navigant sous pavillon mongol et lui aussi rempli de migrants. Dans l’intervalle, toute une flotte a pris la mer avec son chargement d’êtres humains : le "Sandy", le "Paris", le "Zain", le "Vitriol", le "Merkur I", le "Tiss"… Les organisateurs de ces traversées ont gagné jusqu’à quatre millions et demi de dollars pour un voyage.

Ces navires ne répondaient plus aux normes de sécurité maritime, certains étaient sous le coup d’une interdiction de naviguer, d’autres étaient blacklistés pour avoir pris part à des activités illégales dont du trafic d’armes. Pourtant, ils sillonnaient allègrement la mer Noire et la Méditerranée orientale sous des pavillons de complaisance, affrétés par des sociétés d’armateurs et occupés par des équipages mercenaires.

Qui a pu mettre en place un trafic d’une telle ampleur ? Cette question, un collectif de huit journalistes et un spécialiste de la lutte contre la traite des êtres humains, issus de six pays, dont la Belgique, a tenté d’y répondre à la faveur d’une grande enquête soutenue par le Fonds européen pour le journalisme.


Toile d’araignée

Après avoir identifié 17 de ces cargos, pour un total de 6 000 migrants embarqués, nous avons concentré nos investigations sur deux d’entre eux : le "Blue Sky M" et l’"Ezadeen", arraisonnés à quelques jours d’intervalle avec, à leur bord, respectivement 768 et 359 naufragés. Notre enquête plonge au cœur d’une nébuleuse, à laquelle prennent part des professionnels du commerce maritime, syriens pour la plupart, originaires de Tartous et de Lattaquié, les bastions portuaires du régime Assad, ainsi que des membres de la diaspora syrienne de Roumanie, basés à Constanta sur la mer Noire. La toile d’araignée se ramifie ensuite de la Turquie au Liban et jusqu’aux latitudes exotiques (Belize, Panama, Iles Marshall) sous lesquelles prolifèrent les sociétés offshore derrière lesquelles se dissimulent les bénéficiaires ultimes de ce plantureux business criminel.

Eaux troubles

À l’intérieur de ces filières se mêlent et s’entremêlent des propriétaires de navires, des compagnies maritimes et différents intermédiaires qui naviguent souvent dans les mêmes eaux troubles et transportent tout ce qui leur permet de s’enrichir : marchandises, armes ou réfugiés.

À lire dès demain en exclusivité dans "La Libre".

(*) Avec Delphine Reuter, Catalin Prisacariu, Giampaolo Musumeci, Safak Timur, Nikolia Apostolou, Hamoud Almahmoud&Nadia Alshiyyab (Arab Reporters for Investigative Journalism).