International

Entretien

Joseph Henrotin, rédacteur en chef adjoint de la revue "Défense et Sécurité internationale - Technologies", a apporté sa contribution à un ouvrage collectif intitulé "Les opérations militaires en zones urbaines : paradigmes, stratégies et enjeux" (*), sous la direction de Tanguy Struye de Swielande. Il décrypte les développements militaires de la guerre.

Comment analysez-vous la gestion de la guerre par Israël, d'abord du point de vue des résultats ?

Il est trop tôt pour dresser un bilan au point de vue des résultats tactiques (nombre de sites démantelés du Hamas, réduction de la capacité de nuisance ). Le Hamas a une capacité de résilience assez importante; il peut survivre même à des coups très durs. Il est trop tôt aussi pour déterminer si Israël a atteint ses objectifs stratégiques, à savoir reconstituer une capacité de dissuasion, de crédibilité militaire.

Une crédibilité qu'Israël espère recouvrer par rapport à la guerre du Liban, en 2006 ?

Elle a effectivement été entamée à ce moment-là. Dans la foulée, il y a eu énormément de réflexions, d’exercices, de manœuvres menés à tous les niveaux de l’armée israélienne. La guerre de 2006 a créé une sorte d’électrochoc au sein des structures et au niveau de la façon de réadapter Tsahal aux opérations les plus probables, en particulier à Gaza. Les généraux israéliens ont assez vite compris que la poursuite des tirs de roquettes depuis la Bande de Gaza allait tôt ou tard déboucher sur une réponse israélienne au plan politique, qui serait dévastatrice. Je me souviens d’un général qui m’a dit en février 2008 : "Si le Hamas continue comme cela, je ne sais pas si, vous Européens, vous vous en rendez bien compte, mais cela va être "Armaguedon sur Gaza"". Les Israéliens se sont retenus pendant pas mal de temps, notamment sous les pressions américaines. En se retenant, ils se sont construits un réservoir de légitimité pour conduire l’opération actuelle en disant : "On va en finir avec ces lancements de roquettes et on va en "profiter" pour réduire significativement l’influence du Hamas". Le problème est de savoir ce qu’on entend par "réduire significativement".

Comment analysez-vous la gestion israélienne de la guerre au plan des pertes de civils ?

Les militaires sont bien conscients qu’ils agissent dans l’environnement le plus densément peuplé du monde, où il y aura, forcément, des pertes civiles. D’un point de vue historique, on estime que quand il y a une opération urbaine dure du type de celle de Gaza, on peut faire face à une fourchette entre 30 et 35 pc de civils atteints, tués ou blessés. Les Israéliens sont clairement en dessous de cette fourchette vu que même les estimations données par le Hamas évoquent le bilan de 1 000 morts sur une population de 1,4 million d’habitants. Mais le conflit israélo-palestinien est extrêmement émotionnel et donc, quand bien même il n’y aurait que deux morts, Israël serait malgré tout pointé du doigt.

C’est la problématique de la guerre urbaine. Vous aurez des morts même si vous parvenez à les réduire à des niveaux historiquement très bas. Ce n’est pas très politiquement correct de dire cela. Mais il y a assez peu de morts pour l’instant. Il y en a trop, évidemment. Il y a un vrai problème humanitaire. Mais par rapport aux précédents conflits, il y a relativement peu de morts. Idem du point de vue des soldats israéliens. On estime que, traditionnellement, le taux d’attrition d’une force assaillante en combat urbain serait de 12 pc. Les Israéliens sont très clairement en dessous de ce seuil-là.

Ce que je vais vous dire provoque une certaine dissonance par rapport à ce que l’on peut entendre dans les journaux télévisés. Mais, en fait, les Israéliens progressent assez lentement. Non pas parce qu’ils font face à une grosse résistance, quoiqu’elle existe, mais parce qu’ils progressent prudemment. Dans la mesure où ils savent que s’ils avancent trop rapidement, le nombre de pertes civiles va augmenter et que c’est très mauvais pour leur image et, à plus long terme, pour la gestion de leurs relations avec les Palestiniens.

Que signifie, à votre estime, la résistance, sur le terrain, du Hamas et la poursuite des tirs de roquettes sur le Sud d'Israël ?

Le Hamas est typiquement dans une configuration de type guérilla. De ce point de vue-là, la première des règles est la fluidité, la mobilité de ces combattants et la distribution des opérations. Il ne va pas agir d’une façon centralisée comme une armée classique avec un commandement qui dirige les forces. Chaque groupuscule dispose de sa propre liberté d’action. Cela rend l’organisation beaucoup plus difficile à démanteler et à combattre. Assez logiquement, il y a une poursuite des tirs de roquettes. Pendant des années, les Palestiniens ont développé leur "microtechnologie" en matière de roquettes. Ils savent qu’Israël dispose d’un certain nombre d’informateurs dans la population. Ils ont appris à les cacher et à agir de la manière la plus discrète possible. Du coup, les stocks sont totalement distribués sur l’ensemble de la Bande de Gaza. Les combattants du Hamas vont systématiquement éviter la concentration de leurs forces et vont plutôt tenter de mener un combat de retardement. Ils savent très bien que dans un combat de guérilla, celui qui n’est pas anéanti a gagné même si militairement parlant, il a perdu. C’est le paradoxe des guerres modernes.

On peut vaincre une guérilla. Historiquement, 50 pc des guérillas ont été vaincues, à peu près. Seulement, une guérilla n’a pas, comme les armées structurées, à gagner de façon décisive. Le simple fait de résister est en soi une victoire. Ce qui, chez les Israéliens, a engendré une moindre ambition. Le concept derrière tout cela s’appelle la "victoire suffisante".

Le passage à la phase 3 de l'offensive (occupation et combats dans les centres-villes) vous paraît-elle nécessaire à Israël pour espérer revendiquer cette "victoire suffisante" ?

A mon avis, ils vont effectivement devoir passer à la phase 3. Ce qui est probable - au vu de ce que l’on sait mais malheureusement on ne sait pas tout - est que la mobilisation des réservistes soit essentiellement une mobilisation de techniciens. En phase 3, les Israéliens vont rentrer dans les centres urbains, Rafah, Khan Younes, Gaza-city. Ils les ont isolés, évitant qu’ils ne reçoivent de l’armement de l’extérieur. Et ils vont tout nettoyer. Là où les soldats d’active vont continuer à sécuriser, les réservistes, eux, vont se mettre à faire du nettoyage, dans des tâches plus "soft". C’est un plan théorique. Il est possible qu’il ne soit pas mené, en fonction de la décision du pouvoir politique. Mais s’il veut atteindre son objectif en terme de cessation des tirs de roquettes, il n’y a pas de miracle; il faudra tout "nettoyer".

(*) Ed. Bruylant, Bruxelles, 2008, 336 pp.

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