Tsipras veut disséquer la dette grecque
Quinze experts grecs et autant d'étrangers vont disséquer la dette grecque durant plusieurs mois. L'économiste belge Éric Toussaint, porte-parole du Comité d'annulation de la dette du Tiers Monde, sera le coordinateur scientifique des juristes et économistes internationaux. D'Athènes, il a répondu aux questions de "La Libre". Entretien.
- Publié le 08-04-2015 à 14h22

Le Parlement grec a voté, dans la nuit de lundi à mardi, la création d'un comité d'audit de la dette publique grecque. Lourde de plus de 320 milliards d'euros, celle-ci est passée depuis 2009 de 124 à plus de 175 % du produit intérieur brut grec. Elle a été alimentée par les deux plans d'aide financière à la Grèce - dont le montant total dépasse 270 milliards d'euros - consentis par l'Union européenne et le Fonds monétaire international, en contrepartie de très sévères mesures d'austérité. La mise en place de ce comité était une promesse de campagne de Syriza, le parti du Premier ministre Alexis Tsipras. Athènes entend se servir du travail de ce comité en juin, lorsqu'il s'agira de rouvrir le débat sur la dette avec ses créanciers publics.
Quinze experts grecs et autant d'étrangers vont disséquer la dette grecque durant plusieurs mois. L'économiste belge Éric Toussaint, porte-parole du Comité d'annulation de la dette du Tiers Monde, sera le coordinateur scientifique des juristes et économistes internationaux. D'Athènes, il a répondu aux questions de "La Libre".
En quoi la dette publique grecque peut-elle être jugée illégale, illégitime ou odieuse ?
Je ne peux pas présumer des conclusions préliminaires que rendront les 15 experts internationaux en juin. Pendant les trois premiers mois, nous allons nous concentrer sur la période 2009-2015. Ensuite, nous retournerons plus loin dans le temps pour comprendre comment cette dette a été générée, en nous penchant sur les achats d'armes, le coût des Jeux olympiques d'Athènes de 2004…. En nous basant sur des arguments de droit, nous rendrons un avis sur la légitimité, la légalité, la soutenabilité, voire le caractère odieux de la dette grecque.
Mais vous-même avez déjà déclaré qu'il était logique de remettre en cause la dette grecque…
Il y a des questions qui se posent de manière évidente. La Grèce a emprunté (en mai 2010) auprès de 14 États membres de l'Union européenne sans consulter le Parlement, le pouvoir législatif. On peut donc se poser la question de la légalité de ces prêts. Le même raisonnement vaut pour les prêts accordés par le FMI, alors que certains directeurs de celui-ci ont déclaré que l'institution avait bafoué ses propres règles. Enfin, ces crédits ont été octroyés en échange de la réalisation par les autorités grecques de mesures d'austérité qui violent les traités et les conventions internationales, en ce sens qu'elles portent atteinte aux droits fondamentaux - ce qu'ont confirmé des experts juridiques internationaux. La Grèce a violé les droits fondamentaux de ses citoyens, mais les créanciers publics, tenus au respect de ces traités et conventions internationales, aussi.
Vous estimez aussi que l'annulation partielle de la dette des créanciers privés, en 2012, n'a pas servi les intérêts de la Grèce ?
Je ne fais que me baser sur ce qu'en a dit Philippe Legrain, conseiller de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso : à savoir qu'il s'agissait de protéger les intérêts des banques allemandes et françaises qui avaient prêté de l'argent à la Grèce de manière aventureuse. M. Legrain affirme que c'était le souci de Berlin, de Paris, des institutions européennes et du FMI, dirigé par deux Français, Dominique Strauss-Kahn puis Christine Lagarde…
Quels sont les précédents de ce genre de comité d'audit de la dette ?
J'ai été membre de la commission d'audit intégral de la dette de l'Équateur (lancée en 2007). Cet exercice a abouti à la suspension du remboursement d'une partie illégitime de la dette - des titres vendus sur les marchés financiers, sur preuve d'irrégularités évidentes. Et cela sans que l'Équateur ne subisse de représailles de ses créanciers.
La différence est que la Grèce est dans une union monétaire et que ces créanciers publics pourraient redouter un effet domino. Pensez-vous qu'ils tiendront compte de l'avis du comité d'audit ?
Je ne peux pas préjuger de leur réaction. Il incombera aux autorités grecques de prendre les initiatives qu'elles jugeront utiles. Ce que je constate, c'est que les Européens et le FMI sont inflexibles sur l'application, par la Grèce, de mesures qui reviennent en arrière sur l'austérité (avant de débloquer l'aide financière, NdlR) et que dans le même temps, ils exigent qu'elle respecte le calendrier des remboursements. Mais personne ne peut prédire ce qui va se passer. Ce qui est certain, c'est que la Grèce va communiquer systématiquement les résultats du comité auprès des parlements nationaux et du Parlement européen.
Moscou n'encourage pas Tsipras à rompre avec l'UE
La visite du Premier ministre grec permet à Vladimir Poutine d'embarrasser l'UE. Sans aller trop loin.
A en juger par les déclarations d'Athènes et de Moscou qui ont précédé la visite d'Alexis Tsipras en Russie, le Premier ministre grec devait rencontrer, ce mercredi matin, au Kremlin, le président Poutine dans un état d'esprit moins belliqueux que d'habitude vis-à-vis de l'Union européenne. En tout cas, le but avoué de la visite de M. Tsipras consiste désormais "à engager le début d'un nouveau printemps dans les relations entre l'Union européenne et la Russie" , tandis que le renforcement de la coopération bilatérale entre la Grèce et la Russie ne vient qu'en seconde place.
Concessions réciproques
A son tour, une source gouvernementale anonyme citée, mardi, par le quotidien "Kommersant", a assuré que les desiderata de Moscou sont en l'occurrence plus pragmatiques que stratégiques. Selon cette source, la partie russe est prête à octroyer à la Grèce une réduction du prix du gaz ainsi que de nouveaux crédits. Le Kremlin laisse entendre qu'il pourrait également faire exception pour la Grèce en levant l'embargo sur l'importation de ses produits alimentaires en Russie. Mais à la condition que le gouvernement grec accepte des concessions réciproques pour permettre à la Russie d'acquérir "certains actifs" en Grèce, dont le caractère n'a pas été précisé.
Toutefois, on ne doit pas oublier que, selon Panagiotis Lafazanis, ministre grec de l'Energie, la Grèce exprime "un vif intérêt" pour le nouveau projet de pipeline du Kremlin connu sous le nom de "Turkish Stream". Or, pour Moscou, il s'agit là de l'enjeu essentiel, voire stratégique de son rapprochement actuel avec la Grèce.
La Russie ne veut pas "d'un second Donbass"
Certes, mardi encore, nombre d'observateurs en Europe et en Russie supposaient que la visite de M. Tsipras à Moscou pourrait catalyser la rupture pure et simple de la Grèce avec l'Union européenne dont le Premier ministre grec menaçait Bruxelles. Mais, pour paradoxal que cela puisse paraître, Moscou n'a visiblement aucune intention d'encourager la Grèce sur cette voie. Pour la bonne raison que, le cas échéant, la Russie risquerait de se retrouver avec une sorte de "second Donbass" sur les bras, qu'elle devrait soutenir financièrement.
Pour comprendre l'essentiel de "l'intrigue gréco-russe", on doit tenir compte du fait que la Russie qui, il n'y a pas longtemps, se contentait d'entretenir avec la Grèce des relations basées plutôt sur la similitude de leurs cultures religieuses, a été prise au dépourvu par la fronde de M. Tsipras et cela sans trop bien savoir comment l'exploiter dans son actuelle croisade antioccidentale.
Bien entendu, rien n'interdit à Moscou d'espérer que M. Tsipras oppose son veto à la prorogation des sanctions contre la Russie comme il l'a promis la semaine dernière dans une interview à l'agence Tass. Tout indique pourtant que le leader grec agit de la sorte non pour se condamner à un isolement total au sein de l'UE, qu'il ne saurait compenser par une alliance stratégique avec la Russie, mais pour rendre plus efficace son chantage vis-à-vis de Bruxelles.
Alexis Tsipras lance sa campagne de Russie
Le Premier ministre grec Alexis Tsipras et plusieurs de ses ministres seront reçus en grande pompe par le président russe Vladimir Poutine, ce mercredi, à Moscou. Un déplacement tout sauf anodin. D'une part, les relations entre la Russie et l'Union européenne sont au plus bas, en raison de la crise ukrainienne; de l'autre Athènes mène des négociations tendues avec ses partenaires européens sur l'extension de l'aide financière à la Grèce. A travers cette visite, Alexis Tsipras veut montrer aux Grecs que son gouvernement fait tout ce qu'il peut pour résoudre les problèmes de liquidités du pays. Dans le même temps, il envoie un message à ses partenaires européens, en leur indiquant que l'action de la diplomatie grecque ne s'arrête pas à Bruxelles.
Au menu des discussions, figurent le prix du gaz russe livré à la Grèce, les questions énergétiques et les sanctions économiques européennes contre Moscou, qu'Alexis Tsipras a récemment qualifiées de "contre-productives" . Les deux parties discuteront également du tourisme russe en Grèce et de la levée de l'embargo russe sur les produits agricoles grecs, qui touche de plein fouet les producteurs de fruits. Le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, a cherché à rassurer les autres capitales de la zone euro en insistant sur le fait que la Grèce "ne cherche pas d'assistance financière ailleurs qu'auprès de ses partenaires européens" .
Pour autant, cette visite en Russie, la troisième de membres du gouvernement grec depuis le début de l'année et qui précède une nouvelle visite de M. Tsipras, agace les autres Etats membres de l'UE. Mais Athènes entend bien faire savoir qu'une autre politique européenne est possible et pas qu'au niveau économique. Tout en donnant aux Grecs le sentiment que le pays reste indépendant et dispose, lui aussi, de moyens de pression.