International Portrait

Au Congo, il est connu comme le loup blanc, du haut en bas de l’échelle sociale : William Damseaux, 81 ans, a fondé une entreprise - qu’il dirige aujourd’hui avec son fils, Jean-Claude - de neuf sociétés, travaillant dans l’importation et la distribution d’aliments, le transport (72 poids lourds), l’élevage (63 000 têtes de bétail), les plantations, avec une agence en douane et des services techniques chargés de l’entretien des 400 frigos industriels par lesquels il est connu du petit peuple congolais, préoccupé avant tout de se nourrir.

Arrivé au Congo à l’âge de six ans, William Damseaux dut être renvoyé en Belgique pour cause d’asthme. A 14 ans il y revient définitivement. C’est la seconde guerre mondiale qui le lance dans la vie : son père, hôtelier et restaurateur, est privé de son personnel, mobilisé. "Tu sais lire et écrire", dit-il à William, "alors travaille". Et l’adolescent de quinze ans prend la direction de la ferme familiale puisque, comme fils aîné de colon, il est exempté de guerre. "Nous étions totalement coupés de l’Europe pour nos approvisionnements", explique le vieil homme souriant. "Alors il nous fallait une ferme et importer d’Afrique du Sud".

La famille loue un champ de courses - "surtout pour le terrain et le PMU" - et en cultive le centre de maïs fourrager ! Fait construire des silos pour le conserver et vend du fromage frais ("les gens les appelaient des Petits Damseaux au lieu de Petits Suisses"); construit une porcherie pour 3 000 têtes.

C’est en 1945 que les Damseaux construisent leurs premières chambres froides - 400 m3 de frigos - et créent un atelier de charcuterie. "Mais les relations avec l’Europe reprennent et bientôt nous ne sommes plus concurrentiels". De plus, Kinshasa grandit et une clinique est maintenant installée à côté de la porcherie. Il faut déménager à Kimwenza (17 km de Kinshasa), où elle se trouve toujours, après que le jeune William, 23 ans, eut prospecté la région à cheval.

A l’indépendance, poursuit le vieil homme, "ça tourne mal. Le 5 juillet 1960, le camp militaire Léopold se rebelle et le général Janssens fuit. Les paras belges arrivent, puis l’ONU. Les casques bleus cherchaient des fournisseurs pour les nourrir. Tous les Belges avaient quitté la capitale et je me retrouvais avec des frigos pleins, un bateau d’Europe arrivant chaque semaine et personne pour acheter ! Alors je suis devenu fournisseur de l’Onu. Pendant un an, je n’ai travaillé que pour eux et je devais m’occuper de toutes les fournitures - même le matériel de bureau - sauf les armes. J’ai dû engager 23 expatriés - surtout des Grecs et des Portugais".

En juillet 1961, William Damseaux reprend ses affaires normales qui ont considérablement grandi depuis qu’il a pris la suite de son père, en 1952 : le chiffre d’affaires est passé de 2 millions de FB/mois à 16 millions en 1960. Son concurrent, Pro-Frigo, qui appartient à la Société générale de Belgique, a perdu son personnel, qui a fui les troubles de l’indépendance. "Ils m’ont proposé une fusion 50/50 avec délégation des pouvoirs à vie". Une bonne affaire ! "J’avais bonne réputation", répond-il modestement. Ainsi naît Congo-Frigo, qui s’est maintenu jusque dans les années 70.

"J’étais puissant à l’époque, malgré de nouveaux concurrents. Le ministre Bomboko s’est lancé. Mais il gérait mal, prenait des vivres dans ses frigos sans les payer, pour les distribuer afin d’assurer sa popularité; ce qui fait qu’il s’est cassé la figure".

Puis les difficultés arrivent. "Mobutu était très bien tant qu’il a été marié à Marie-Antoinette", décédée en 1977. "Il a changé radicalement quand il s’est fait embobiner par son oncle Litho, dont il a épousé les nièces, deux jumelles. En 1970, Litho a dit à Mobutu : je veux Congo-Frigo. On m’a arrêté à propos de transferts d’argent en Europe, interdits officiellement mais qui se pratiquaient couramment puisque même la femme de Mobutu me demandait d’en faire pour elle. J’ai fait neuf mois de prison à Makala. Quand j’en suis sorti, je suis rentré en Belgique pendant trois ans; j’en avais marre".

Fin 1973, Mobutu nationalise les activités commerciales. "C’était la zaïrianisation : des Congolais géraient à notre place. A l’époque, j’avais 14 000 têtes de bétail; quand Mobutu a décidé la rétrocession, en 1975, parce que la zaïrianisation se révélait catastrophique pour l’économie du pays, il n’en restait plus que 5 000", explique William Damseaux, encore désolé. "Les gestionnaires congolais ne géraients pas, ils prenaient simplement dans la caisse. Et nous n’avons bien entendu pas été dédommagés. Cela a été la première catastrophe parce que cela a brisé la confiance des investisseurs : quand ils ont repris leurs affaires, elles n’étaient généralement plus qu’une coquille vide. Dans les années qui ont suivi, nous avons repris peu à peu, mais nous ne sommes plus jamais revenus au niveau de 1973, à cause du climat d’insécurité juridique et judiciaire".

En 1988, William Damseaux trouve un moyen de rentrer dans les bonnes grâces de Mobutu : pour les cérémonies - grandioses - du 20e anniversaire du parti unique MPR, il envoie ses camions frigos pour assurer l’approvisionnement de la fête. "Mobutu, surpris, m’a convoqué et m’a demandé pardon pour l’affaire Litho. J’ai été trompé sur toi, m’a-t-il dit. Il m’a amené sur la tombe de Litho pour me demander de lui pardonner le mal qu’il m’avait fait. Mobutu était comme ça "

Et puis il y eut la seconde catastrophe économique, "les pillages (1991 et 1993), qui ont mis le pays par terre. On a reculé de 50 ans !", s’exclame William Damseaux.

Alors que le régime s’effondre, Laurent Kabila, aidé par le Rwanda et l’Ouganda, conquiert (1996-97) le pays, dont l’armée fuit devant les envahisseurs ou lui vend ses armes. "Les nouveaux nous ont mis à la porte de notre maison privée, attribuée à un officier d’ordonnance de Kabila père. Quand j’ai récupéré la villa, en 2000, tous mes souvenirs personnels avaient été volés. En décembre 2000, nous avons été arrêtés, mon fils et moi, parce que - comme tous les hommes d’affaires encore présents - nous ne respections pas le blocage des prix, qui rendait toute importation impossible : en raison de l’insécurité, il n’y avait pas d’investissement, le taux de change nous était très défavorable. Or, il fallait approvisionner le pays. Moi j’ai été assez rapidement libéré, à cause de mon âge, mais pas mon fils, ni d’autres hommes d’affaires. Ils ont été libérés quand Kabila fils a pris le pouvoir" , après l’assassinat de Laurent Kabila, le 16 janvier 2001.

Sous Joseph Kabila, les relations entre pouvoir politique et milieux d’affaires se sont améliorées. "Quand nous avons un problème, nous demandons une réunion avec le ministre concerné et parfois, cela s’arrange", dit William Damseaux, qui est vice-président de la Fédération des entreprises du Congo. Sa société, Orgaman, est aujourd’hui la deuxième dans l’importation et la distribution de surgelés, derrière les Libanais de Congo-Futur, qui ont pris la première place en 2001. Les Damseaux emploient 2900 Congolais et 32 expatriés et voient leur avenir au Congo. "Nous sommes des inconditionnels. Nous avons traversé tellement de difficultés - nous sommes toujours restés. Nous avons adopté ce pays, totalement. Définitivement".