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Le plus grand groupe de presse de Turquie, qui compte notamment le quotidien Hürriyet, a annoncé jeudi avoir ouvert des discussions en vue d'être racheté par une holding proche du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Le groupe Dogan a indiqué dans un communiqué que ces discussions sont en cours avec le conglomérat Demiroren Holding, qui possède déjà deux journaux pro-Erdogan.

Les discussions se déroulent sur la base d'une valeur opérationnelle de 1,1 milliard de dollars et une valeur boursière de 890 millions de dollars en tenant compte des dettes du groupe Dogan, a ajouté ce dernier dans le communiqué.

Le groupe de presse de Dogan Holding est notamment constitué autour du quotidien Hürriyet, considéré comme le "journal de référence" en Turquie, de l'agence de presse Dogan, de la chaîne de télévision Kanal D et de la chaîne d'information CNN-Türk.

La version en anglais de Hürriyet, Hurriyet Daily News, est particulièrement lue par les expatriés et les diplomates en poste en Turquie.

Si elle devait se réaliser, cette transaction renforcerait l'inquiétude des défenseurs de la liberté de la presse en Turquie qui dénoncent la multiplication des pressions contre les médias sous la présidence de M. Erdogan, en particulier depuis le putsch manqué de juillet 2016.

Ce rachat surviendrait alors que de cruciales élections sont prévues en 2019: municipales en mars, puis législatives et présidentielle en novembre.

"Avec ce rachat d'ampleur, y compris de Hürriyet, l'industrie des médias de masse en Turquie passe sous le contrôle politique direct du président Erdogan", a commenté sur Twitter Kadri Gürsel, grand nom de la presse en Turquie.

Un journaliste du groupe Dogan parlant à l'AFP sous couvert d'anonymat a estimé que le changement de pavillon attendu traduisait "un manque de pluralisme et une tolérance zéro pour les opinions dissidentes". "La liberté d'expression en Turquie touche le fond".

"Avec cette acquisition, environ 90% des médias en Turquie seront largement sous le contrôle du gouvernement", a-t-il ajouté.

Longtemps considéré comme le représentant de l'establishment turc, le groupe Dogan a eu une relation délicate avec M. Erdogan, marquée par des années d'opposition à l'homme fort de Turquie, avant d'adopter une ligne plutôt progouvernementale.

Hormis quelques journaux, la plupart des grands médias turcs appartiennent à des holdings actifs dans plusieurs secteurs d'activité, comme la construction ou l'énergie. Pour nombre d'observateurs, cette particularité les expose aux pressions des autorités.

La quasi-totalité des médias grand public suivent la ligne gouvernementale, en dehors de quelques exceptions, comme le journal Cumhuriyet, dont le patron, le rédacteur en chef et plusieurs journalistes sont actuellement en procès pour activités "terroristes".

En 2009, le groupe de presse de Dogan avait été condamné à une amende colossale qui l'avait poussé à vendre -- à Demiroren Holding, déjà -- deux de ses principaux titres de presse, Milliyet et Vatan.

Journalistes incarcérés, médias fermés: les ONG pointent régulièrement les pressions contre les médias en Turquie, pays qui occupe la 155e place sur 180 au classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF).

Demiroren Holding, fondé et dirigé par Erdogan Demiroren, est actif notamment dans les secteurs de l'énergie, de la construction et du tourisme.

Selon le dernier classement de l'édition turque du magazine Forbes M. Demiroren est la 45ème fortune de Turquie avec des avoirs estimés à 850 millions de dollars.

Dans un enregistrement diffusé par des médias en 2014, un homme présenté comme étant Demiroren pouvait être entendu en train de présenter des excuses en sanglotant à M. Erdogan, alors Premier ministre, après la publication par Milliyet de révélations explosives sur le processus de paix avec les Kurdes.