International Les autorités turques ont tout fait pour muer l’anniversaire du coup d’Etat en communion nationale. Alexandre Billette Correspondant à Istanbul

Les autorités turques ont tout fait pour que le premier anniversaire du coup d’Etat raté soit une grande commémoration nationale. Dès samedi matin, depuis les minarets des 90 000 mosquées du pays, des prières spéciales étaient lancées, à la mémoire des 250 "martyrs" tués en confrontant les éléments putschistes dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. A Istanbul, les transports en commun étaient gratuits tout le week-end, tandis que les principaux opérateurs de téléphonie mobile offraient des minutes gratuites et le wi-fi à volonté sur les lieux de rassemblement.

Dès 18 heures, plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées aux abords du pont du Bosphore, rebaptisé peu après le coup d’Etat raté "Pont des martyrs du 15-Juillet", dans une ambiance bigarrée : quelques journalistes étrangers ont été pris à partie par des manifestants, les accusant d’être des "espions", tandis qu’ailleurs, la marche vers le pont se déroulait dans une ambiance familiale.

"La grande nation turque a vaincu les traîtres et a riposté aux putschistes. C’est ce que nous sommes venus commémorer et célébrer ici, nous marchons pour remercier nos martyrs et nos héros", expliquait Ayse, venue en famille écouter le discours attendu du président Recep Tayyip Erdogan.

Aux premiers rangs, la foule plus dense a demandé à plusieurs reprises le retour de la peine capitale en Turquie, une requête à laquelle le Président turc a promis de répondre positivement à plusieurs reprises depuis le coup d’Etat raté.

Une épreuve de force

Arrivé par hélicoptère en milieu de soirée, Recep Tayyip Erdogan a tenu devant la foule de sympathisants un discours au vitriol : "Ici, à pareille date, nos citoyens n’avaient que leurs drapeaux pour se défendre, ainsi qu’une arme encore plus efficace : leur foi !" a martelé le Président turc, qualifiant les éléments putschistes "d’infidèles". "Nous allons leur arracher la tête !" a ensuite lancé Recep Tayyip Erdogan.

Une semaine après la fin de la grande marche pour la justice organisée par le leader de l’opposition kémaliste du Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, qui a rassemblé plus d’un million de personnes à Istanbul le 9 juillet dernier, le pouvoir turc a, pour sa part, voulu convertir les commémorations du putsch raté en grande "Journée de la démocratie et de l’Union nationale", qui pourrait bien être transformée en jour férié pérenne au cours des prochaines années.

Les autorités turques avaient à cœur de faire passer au second plan le récent succès du chef du CHP, contre lequel Recep Tayyip Erdogan a réservé plusieurs attaques lors de ses discours nocturnes, le qualifiant de "froussard qui a suivi la tentative de putsch devant sa télévision".

Un nouveau socle de pouvoir

"Il évoque un putsch qui aurait été contrôlé [par l’Etat]. Il n’y a que les sympathisants du mouvement terroriste de Fethullah Gülen… et le chef du principal parti d’opposition qui utilisent ce terme !" a matraqué le chef de l’Etat turc, alors que le leader du CHP avait auparavant annoncé son intention de ne pas participer aux commémorations du putsch.

L’un dopé par le succès populaire de sa marche, l’autre par les commémorations du putsch raté qui s’inscrivent désormais dans le discours officiel comme le socle de son pouvoir : les deux hommes semblent désormais engagés dans un rapport de force, deux ans avant l’élection présidentielle prévue en 2019.