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Journaliste à France Culture, Laure de Vulpian enquête depuis plusieurs années sur le Rwanda et en particulier sur le rôle que la France y a joué à l’époque du génocide des Tutsis (1994, un million de morts, y compris de nombreux Hutus qui refusaient de tuer ou cachaient des cibles). Pour écrire "Silence Turquoise", elle collabore avec un ancien de l’opération militaire française Turquoise, menée à la fin du génocide, Thierry Prungnaud. Ce gendarme d’élite, héros de la lutte anti-terroriste par ailleurs, cherche, aujourd’hui encore, à comprendre "Quelle sorte d’amitié historique peut conduire à fermer les yeux sur un génocide en cours ?".

Parce que "l’opinion française a été délibérément privée d’information" sur ce sujet brûlant, ils racontent, détaillent, enquêtent avec minutie et posent clairement les questions que suscite la politique menée par le président François Mitterrand pour venir en aide au président hutu Habyarimana et au gouvernement génocidaire ultra-hutu qui lui succéda après son assassinat.

Leur constat, effarant pour des Français - qui voient leur pays comme "la patrie des droits de l’homme" - est que l’opération Turquoise, présentée comme humanitaire par Paris pour obtenir le feu vert de l’Onu, l’était seulement secondairement, grâce à l’obstination du Premier ministre de la cohabitation, Edouard Balladur. Son but primaire, celui de Mitterrand et de l’état-major, écrivent les auteurs, est de chercher "à prendre les "rebelles" (NdlR: le FPR, dominé par les Tutsis) de vitesse et à voler au secours d’un régime en perdition". Ce faisant ,"la France "oublie" de protéger les Tutsis de Bisesero. Et, deux semaines plus tard, elle facilite la fuite des autorités génocidaires (...) La faute morale et irrémédiable est consommée".

Car l’opération Turquoise a plus urgent à faire que de sauver des survivants tutsis assiégés par les tueurs (quelques centaines mourront du retard mis par Paris à s’intéresser à eux): "exfiltrer des militaires français demeurés au Rwanda" après leur retrait officiel - pour quelle besogne?

Si les militaires de Turquoise - surarmés mais sous-équipés pour protéger des civils - sont bien arrivés à sauver 800 Tutsis, c’est presque par hasard, montrent les auteurs.

Ces militaires avaient en effet été envoyés à l’ouest du Rwanda sur base d’une présentation mensongère de la situation par leurs supérieurs: les hommes du FPR, disaient-ils, avaient "engagé une guerre contre les Rwandais et il fallait à tout prix les empêcher d’avancer et de se livrer à des massacres". Sur place, malaise. Car, après quelques jours, les soldats français doivent bien se rendre à l’évidence: ceux qui massacrent des gens sans défense, ce sont les populations hutues, armées et dirigées par les autorités du régime dont la France est le seul allié.

Parce que quelques-uns auront passé outre aux consignes, des soldats français, sonnés par l’horreur qu’ils découvrent à Bisesero, feront finalement quand même ce pour quoi ils étaient venus: sauver des civils - et une partie de l’honneur de la France, compromis par "le fait du prince... et de lui seul, ou presque".

Un grand nombre de soldats français sont revenus traumatisés du Rwanda parce qu’ils se sont vus du mauvais côté de la barrière. Une partie de la classe politique française et de l’état-major le nie pour "protéger l’Etat du déshonneur ou de la honte" . En entravant la poursuite de génocidaires réfugiés en France - dont aucun n’a encore été jugé, 18 ans après les faits. En freinant les poursuites engagées contre des militaires français pour avoir violé des Tutsies que leur livraient des extrémistes hutus armés. En multipliant les mensonges et les omissions embarrassées. Une tactique qui ne résiste guère au passage du temps, notent les auteurs.

“Silence Turquoise – Rwanda, 1992-94. Responsabilités de l’Etat français dans le génocide des Tutsi”, Ed. Don Quichotte, 458 pp, 19,90 euros.

On peut lire aussi “Sur la piste des tueurs rwandais”, Maria Malagardis, Flammarion, 312 pp, 21 euros.