International

ANALYSE

Un traité constitutionnel dans le coma, une union désargentée, une communauté en déshérence plus qu'en période de réflexion. On ne trouve guère que Jacques Chirac, aujourd'hui, pour se gargariser d'une «Europe vivante qui s'incarne dans des projets concrets», comme ce pont sur le Rhin que le Président inaugurait récemment entre la France et l'Allemagne. Un an après les rejets français (29 mai) et néerlandais (1 éme r juin) de la constitution, l'Union européenne n'a-t-elle pas d'autre ambition que la construction d'un pont?

Ses dirigeants ont certes bouclé un budget pour les années 2007 à 2013, mais au rabais. Ils ont certes perçu la «fatigue de l'élargissement» de leurs citoyens, mais ont ouvert des négociations avec la Croatie et la Turquie et s'apprêtent à intégrer la Roumanie et la Bulgarie. Ils se sont certes engagés sur la voie d'une Europe de l'énergie, mais peinent à avancer concrètement. Point de «choc salutaire» ni de «plan B» miraculeux, que les «nonistes» français avaient pourtant promis.

Sans accord sur les causes de l'échec des référendums - la mondialisation? l'élargissement? le plombier polonais? l'euroscepticisme? -, le consensus sur la manière de relancer la machine Europe fait défaut, la recherche d'un grand projet mobilisateur pour tous devient très difficile.

Prolongation de la pause

A la mi-juin 2005, les chefs d'Etat et de gouvernement s'étaient donné un an de

«pause» pour réfléchir au sort du traité constitutionnel. Mais elle s'est davantage apparentée à une «sieste espagnole», au dire du Belge Guy Verhofstadt, qu'à une vraie réflexion. Le fait est que «nous avons perdu notre boussole», témoignait récemment le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Pis, «il n'existe pas de consensus entre les gouvernements» sur la direction à prendre, constatait le 10 mai le président de la Commission José Manuel Barroso. «Nous devons respecter le «non» des Français et des Néerlandais, mais aussi la décision de ceux qui ont ratifié le traité», résumait, en janvier déjà, l'Autrichien Wolfgang Schüssel.

Quinze pays, représentant 52 pc de la population de l'Union, ont jusqu'ici ratifié la constitution (*), un seizième (la Finlande) s'apprête à le faire, alors que plusieurs (Royaume-Uni, Pologne, etc.) n'envisagent plus son adoption pour l'instant et que deux l'ont rejetée par référendum.

La capacité d'absorption

Preuve de la désunion, les ministres des Affaires étrangères ont suggéré, ce week-end à Klosterneuburg, de prolonger d'un an la période de réflexion, au-delà des élections françaises. L'Allemagne, qui assumera la présidence de l'Union au premier semestre 2007, s'est engagée à présenter l'année prochaine une «proposition substantielle» sur l'avenir du traité, susceptible d'entrer en vigueur d'ici à 2009, date du prochain scrutin européen.

L'une des idées de Berlin reviendrait à sauver les principales dispositions du texte en le désignant par un autre terme que celui de «constitution». «Tout le monde est d'accord pour dire que cela a été une grave erreur de l'appeler» ainsi, a déclaré à Reuters le ministre finlandais des Affaires étrangères, Erkki Tuomioja. L'idée découlait de la déclaration de Laeken, en 2001, portée par le Belge Guy Verhofstadt.

Si la querelle est loin d'être tranchée entre les pays qui refusent de renoncer au texte et ceux qui prônent son abandon et/ou une renégociation, la nécessité de réformer l'Union avant d'autres élargissements s'affirme. Beaucoup prônent une application plus rigoureuse du critère de «capacité d'absorption» de nouveaux membres. «Le fait de veiller à ce qu'on ait une disposition d'accueil d'un nouvel Etat et qu'on fasse le nécessaire pour l'accueillir, c'est une question de bon sens», a déclaré dimanche l'Autrichienne Ursula Plassnik. L'Union avait pourtant eu tendance à oublier ce principe au nom de la realpolitik, mais la fatigue de l'élargissement est là, bien présente, et, comme le dit le Belge Karel De Gucht, «qu'elle soit justifiée ou non, nous ferions mieux de prendre cette lassitude au sérieux».

(*) Allemagne, Autriche, Belgique, Chypre, Espagne, Estonie, Grèce, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Slovénie, Slovaquie.

© La Libre Belgique 2006