International Le 26 mai 2017, des terroristes mitraillaient des bus de pèlerins près d’Al-Minya. Des victimes racontent l’après.

Mon mari était un martyr." Marie parle d’une voix douce. Elle porte un pendentif à double face doré, dont l’une représente le saint orthodoxe Samuel le Confesseur et l’autre, son mari Mourad. Marie a 42 ans et quatre enfants. Elle doit désormais les élever seule. "Chaque jour a ses difficultés. Eduquer les enfants. Assurer leur avenir. Il était notre pilier."

Mourad est l’un des chrétiens qui ont été tués dans une attaque sanglante (au moins 35 morts) contre un convoi de deux bus et de voitures de pèlerins qui se rendaient, le 26 mai 2017, vers le monastère copte de Saint-Samuel. Des hommes armés, qui n’ont pas hésité à tuer femmes et enfants. Le lendemain, l’organisation Etat islamique (EI ou Daech) revendiquait l’attentat.

Parler de cela un an après reste délicat dans l’Egypte de Sissi. Le régime veut donner l’image d’un pays pacifié où les touristes - c’est vrai - reviennent. Il a donc fallu rester discret pour approcher ces victimes, rencontrées à Al-Minya, la capitale de la Moyenne-Egypte.

Venus du désert

Dans les avis de voyage, Al-Minya est une destination déconseillée. Il y a bien pire : presque tout l’Ouest de l’Egypte, dans le Sahara qui longe la frontière libyenne, est désormais interdit aux touristes. C’est par là que sont passés les terroristes qui ont tué Mourad. Quelques heures seulement après l’attentat, l’aviation égyptienne bombardait un camp d’entraînement supposé de djihadistes à Derna, à l’est de la Libye.

Marie parle, son fils Samy se tait. Son mari était le chauffeur d’un mécène du monastère. Il suivait les autobus sur une route non goudronnée quand des hommes armés ont surgi. Les pèlerins ont été exécutés un par un, les enfants y compris. Du témoignage de l’un des chauffeurs de bus qui a survécu, il ressort que les terroristes ont demandé à Mourad de renier sa foi et de se convertir à l’islam. "Il a refusé. Je suis fier que mon mari soit un martyr."

Dans le village où elle vit, cela a été le choc. Vingt pour cent des habitants sont coptes. Les voisins musulmans ont été "très doux", dit-elle. Elle reçoit aujourd’hui une pension de "martyr", soit 800 livres égyptiennes, environ 40 euros par mois. "Je me sens protégée par l’Etat mais mon ultime protecteur, c’est Dieu."

Mort en martyr

Cyrille, 20 ans, a, lui, perdu son père dans l’attaque. Il était également dans une voiture suiveuse, volée par les tueurs et retrouvée calcinée dans le désert. L’étudiant ingénieur civil a roulé comme un fou après avoir appris sur le réseau WhatsApp de la paroisse ce qui était arrivé aux pèlerins et à son père. "J’ai fait la tournée des hôpitaux, dit-il. Quand j’ai appris que ce n’était pas un accident de voiture, mais qu’il était un martyr, j’ai ressenti une grande paix en moi, pas la colère."

La notion de martyr peut paraître incongrue aux oreilles d’un lecteur européen mais, dans la région d’Al-Minya, ce n’est pas une fiction. Treize des vingt et un coptes décapités en Libye en 2015 par des djihadistes se revendiquant de Daech provenaient de cette province égyptienne. Et puis, affirment les religieux coptes, il y a tout le reste : une église incendiée en 2014, un médecin kidnappé contre rançon, des jeunes filles enlevées et forcées de se convertir à l’islam, l’interdiction dans certains villages de sonner les cloches, des cailloux jetés aux filles sans voile, des freins aux emplois dans la fonction publique.

Les attentats sont spectaculaires, mais plus subtiles sont les attitudes qui dénotent que les coptes peuvent être traités différemment. "Un jour, explique un prêtre, un enfant de six ans a pointé un faux revolver sur moi. J’ai demandé à son père ce qu’il lui prenait. Il m’a dit : ‘Mais c’est un enfant !’… Je crois que les mentalités doivent changer."

"Une mentalité fanatique"

L’évêque copte d’Al-Minya, Anba Makarios, évoque "une mentalité fanatique" dans cette région rurale et centrale de l’Egypte, où habitent de nombreux coptes. Il croit que seule l’éducation peut changer les mentalités. "Il faut ouvrir l’enfant à l’acceptation de l’autre sans jugement, dit-il, changer les programmes scolaires et former des instituteurs qui n’imposent pas leur discours religieux".

Considéré comme un évêque qui ne mâche pas ses mots, Mgr Makarios soutient le président Sissi qui "comprend très bien la problématique des coptes" et a fait restaurer les églises. Mais il constate un décalage entre ce qui se dit au Caire et ce qu’il vit à Al-Minya. "Notre président est au sommet de la pyramide. La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est que nous avons des présidents et vous avez des institutions."

La leçon de l’ermite

Makarios a vécu en ermite pendant un quart de siècle dans l’oasis de Wadi Natrum. Il en a retenu quelques leçons, dont celle-ci : "J’ai été plusieurs fois menacé. Je suis convaincu qu’à la fin, les islamistes respectent le courage et méprisent la peur. Et de toute façon, sourit-il, mieux vaut être martyr dans la vie que mort en lâche."