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De l'antijudaïsme chrétien à l'antisémitisme, la marge est étroite mais suffisante que pour ne pas faire d'amalgame. C'est le point de vue des Prêtres du Sacré-Coeur qui, moult études historiques à l'appui, contre-attaquent pour défendre leur fondateur, le père Léon Dehon dont la béatification est bloquée à Rome (LLB du 15/6/2005).

Selon le biographe de Dehon, le P.Yves Ledure, «la clef d'interprétation de la pensée de Dehon est dans une conférence qu'il a donnée le 11 février 1987 sur le judaïsme et le capitalisme».

Catholique social intransigeant, Dehon voyait dans le libéralisme, principalement économique, «un grand danger pour la société mais aussi pour l'Eglise». A ses yeux, il ne pouvait qu'engendrer la misère, des injustices et des déchéances de toutes sortes dans les classes laborieuses. «Pour Dehon, il ne suffit pas de lutter par la charité contre les effets ravageurs des pratiques économiques du capitalisme; il faut aussi en dénoncer les causes pour changer en profondeur la configuration sociale». Et Ledure de préciser que le fondateur des Prêtres du Sacré-Coeur prônait à partir de là de s'en prendre, sans mesure aux «deux agents puissants du malaise social que sont la franc-maçonnerie et le judaïsme». Pour l'historien, «la problématique de Dehon se veut essentiellement économique et sociale et en rien raciale ou même religieuse». Mais voilà, l'homme a succombé aux clichés et préjugés portant sur une certaine puissance juive, notamment financière qui était largement surfaite. Pire, «s'il faut se garder de tout anachronisme et ne pas juger un homme du XIXe siècle selon les normes de notre époque, l'antijudaïsme réel de Dehon est ce que l'on pourrait appeler un détour douteux pour instaurer une société juste et démocratique selon les «valeurs évangéliques».

Si l'on s'en tenait à cette analyse, un certain doute subsisterait toujours. Encore que son antijudaïsme anticapitaliste n'était pas l'apanage des seuls «démocrates-chrétiens». Pour rappel, chez nous, Edmond Picard voire Jules Destrée n'avaient rien à lui envier sur ce terrain...

Reste que les Dehoniens vont plus loin et avancent des arguments démontrant selon eux que leur fondateur n'a pas franchi la limite de l'antisémitisme.

D'abord un hommage au peuple juif, «un peuple providentiel à qui Dieu réserve une grande mission dans les derniers temps du monde»... Ensuite, Dehon s'était démarqué de Pie IX en personne en écrivant dans une de ses conférences que «les enfants juifs ne doivent pas être contraints au baptême car ce serait contraire à la loi naturelle». Une allusion claire aux affaires Mortara ou Coen où des enfants juifs furent baptisés contre leur gré. Et s'il reste des sceptiques, Yves Ledure rappelle la condamnation non équivoque de l'Action française par Dehon. Mieux: c'est sur son insistance personnelle qu'elle sera condamnée par la congrégation romaine de l'Index... Pour son biographe, Dehon professa certes un antijudaïsme mais il était «contrasté et modéré par rapport à son époque».

© La Libre Belgique 2005