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Bébé S., comme la surnomment les médias américains pour protéger son identité, est une fillette à la généalogie pas comme les autres. Son faire-part de naissance aurait pu compter six signatures. Côté maternel : une donneuse d’ovule anonyme, la mère porteuse, la mère commanditaire et une maman adoptive. En comparaison, la filiation paternelle paraît presque simple : un père génétique et un père adoptif. Cette "famille" est le résultat d’une histoire rocambolesque, comme seuls les Etats-Unis peuvent en produire.

En 2011, Crystal Kelley accepte de porter l’enfant d’un couple du Connecticut connaissant des difficultés à concevoir. Au bout du cinquième mois, les tests médicaux laissent apparaître de graves anomalies du fœtus : un kyste au cerveau, des problèmes cardiaques, un bec de lièvre. A l’hôpital, à la mère porteuse et aux parents commanditaires, un spécialiste explique que l’enfant peut survivre à l’accouchement, mais n’aura que 25 % de chances d’avoir une vie normale. C’est le choc pour le couple demandeur, qui élève déjà trois enfants. Il estime que maintenir le nouveau-né en vie serait de l’acharnement thérapeutique. Et demande une interruption volontaire de grossesse.

Cristal Kelley n’est pas de cet avis : "Je leur ai dit qu’ils m’avaient choisie pour porter et protéger cet enfant, et que c’était ce que j’allais faire." Elle refuse une offre de 10 000 dollars pour avorter.

L’agence de gestation pour autrui la met alors en garde : les parents commanditaires ont prévenu qu’ils refuseraient de devenir les parents légaux du bébé et elle deviendra donc la seule responsable de l’enfant devant la loi. La jeune femme de 29 ans, mère de deux fillettes, est sans emploi et n’envisage pas d’élargir sa famille. Mais ses convictions sont fermes : pas question d’abandonner l’être humain qui est en elle. " J’étais la seule qui la sentait donner des coups de pieds et remuer. Je savais qu’elle avait l’esprit battant et je voulais me battre pour elle" , explique la gestatrice à la télévision américaine.

Déménagement

A quasiment vingt-quatre semaines de grossesse, limite légale pour les IVG dans la plupart des Etats américains, le destin de Bébé S. passe dans les mains de deux avocats. Une lettre de Me Douglas Fishman informe Mme Kelley qu’elle a rompu son contrat qui prévoyait "un avortement dans le cas d’une anomalie grave du fœtus" . Il menace de la poursuivre en justice pour le remboursement des sommes reçues pour ses services et les frais médicaux. Sur les conseils de son propre avocat, Michael DePrimo, elle décide alors de déménager à 700 km de chez elle, dans le Michigan - un Etat qui ne reconnaît pas la gestation pour autrui et où elle ne peut donc pas être forcée à avorter.

Entre-temps, le couple commanditaire a décidé d’exercer ses droits légaux sur l’enfant pour le reconnaître et ensuite le placer comme pupille de la nation.

Dans le Michigan, Crystal Kelley trouve un petit meublé et une maternité dotée d’un service pédiatrique. Sans surprise, l’accouchement est une nouvelle épreuve : le bébé ne respire pas et ses battements cardiaques sont très faibles. Une bouffée d’oxygène dans ses poumons lui offre une nouvelle chance. Son bilan médical est sévère : malformation cérébrale, mauvais placement des organes internes, problèmes cardiaques.

Malgré sa santé très fragile, le nouveau-né a trouvé une famille adoptive. Et pétris de remords, le père biologique et sa femme ont obtenu le droit de visite. Sur les forums américains, Crystal Kelley est louée comme une sainte ou vilipendée pour avoir mis au monde un enfant infirme à la parenté aussi brouillée.

Deux visions qui rappellent qu’avec l’augmentation du nombre de gestations pour autrui, de nouvelles questions de bioéthique n’ont pas fini de se poser.