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Voici un livre mal écrit mais qui intéressera tous les passionnés du Rwanda puisque c'est sur le témoignage d'Abdul Ruzibiza que repose apparemment l'essentiel des accusations françaises selon lesquelles c'est le Front patriotique rwandais (FPR, dominé par les Tutsis; aujourd'hui au pouvoir) qui a abattu l'avion du président hutu Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, donnant ainsi le signal de départ au génocide préparé sous son gouvernement.

L'attentat lui-même ne constitue cependant qu'un court passage de ce volumineux ouvrage.

Le lieutenant Ruzibiza affirme raconter ce qu'il a vu: deux missiles SA-16 tirés contre l'avion présidentiel, d'abord par le caporal Eric Hakizimana, puis par le sous-lieutenant Franck Nziza; ils étaient accompagnés d'un chauffeur et d'un soldat «chargé de leur sécurité».

S'il ne précise pas son rôle dans cette équipe de tueurs, Abdul Ruzibiza, présent sur les lieux du crime, devrait, en bonne logique, être inculpé d'assassinat ou de complicité d'assassinat par la justice française. Mais malgré les «fuites» sur l'enquête du juge Bruguière organisées à chaque fois que l'actualité évoque avec trop d'acuité la responsabilité de Paris dans le génocide rwandais, aucune information n'est parvenue au public indiquant qu'Abdul Ruzibiza était inculpé. Est-ce parce que le juge Bruguière ne croit pas en son récit?

Agent de renseignement

C'est que le lieutenant Ruzibiza -engagé au FPR en 1990, arrêté en 1997, incarcéré durant deux ans, acquitté en 1999, déserteur fuyant pour l'Ouganda en 2001- travaillait dans les services d'espionnage et de contre-espionnage du FPR.

Comment savoir s'il a cessé de pratiquer la désinformation qui faisait partie de son métier? Comment savoir pour qui il travaille aujourd'hui?

Si les Etats ont les moyens de passer au crible les récits d'un transfuge afin d'évaluer son degré de sincérité, le lecteur n'en possède pas. Tout le récit d'Abdul Ruzibiza est donc entaché par cette incertitude.

Si son livre est destiné uniquement à nuire au pouvoir rwandais actuel, c'est en tout cas du travail mieux fait que celui publié récemment par Pierre Péan, parce que plus vraisemblable. Ruzibiza reprend, pour l'essentiel, des accusations contre le régime FPR souvent déjà connues et diffusées dans la presse, pour les étoffer et donner des noms de responsables et d'exécutants, parmi lesquels certains sont aujourd'hui au pouvoir à Kigali et un autre réfugié en Belgique.

Exactions du FPR

Il détaille ainsi les exactions commises par le FPR durant la guerre contre le régime Habyarimana mais donne, paradoxalement pour un agent de renseignement, peu de précisions sur les assassinats -qui ont pourtant failli faire sombrer le FPR dès 1990- du charismatique général Fred Rwigyema, le premier chef de la rébellion, et des majors Peter Bayingana et Chris Bunyenyezi.

Abdul Ruzibiza reprend également un reproche récurrent fait par les rescapés du génocide envers le FPR. Il estime en effet que le président actuel Paul Kagamé (photo) -envers lequel il nourrit une haine puissante- est responsable du génocide des Tutsis par le régime hutu extrémiste parce qu'il s'est organisé en vue de vaincre ce dernier et non pour sauver les Tutsis.

L'auteur évoque aussi les crimes commis par le FPR avant et après son arrivée au pouvoir et estime qu'il s'agit d'un «génocide» contre les Hutus, une thèse qui n'est pas partagée, jusqu'ici, par les spécialistes du problème.

«Rwanda - L'histoire secrète» du lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza. Ed. du Panama. 489 pp., 22 €.

© La Libre Belgique 2006