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Les quelque 250 000 professionnels du cinéma italien doivent se réjouir. En 2010, l’une des années les plus noires depuis un demi-siècle, ils scandaient à Berlusconi et à ses ministres : "Rentrez chez vous !" En cause : la réduction drastique des subsides publics et des incitants fiscaux à la production. Le ministre de la Culture, Sandro Bondi, était devenu leur bête noire, lui qui se demandait pourquoi l’Etat italien devait soutenir des films qui en critiquaient la déliquescence

Pour de nombreux réalisateurs et réalisatrices italiens, les années 2000 n’auront pas été celle de "La Dolce Vita", mais plutôt de la résistance. Il y a eu quelques œuvres courageuses, visant ouvertement le Cavaliere : "Le Caïman" (2006) de Nanni Moretti, "Draquila" (2010) de Sabina Guzzanti. D’autres, optant pour la satire, semblaient exploiter autant le populisme de la télévision berlusconienne que le dénoncer : ce fut le cas de Carlo Mazzacurati avec "La Passione" (2010) ou de Giulio Manfredonia avec "Qualuquemente" (2010), deux films alignant populistes vulgaires, femmes siliconnées et humour gras. D’autres, enfin, jouèrent la subtilité. L’année dernière, Mario Martone, dans "Noi Credevamo" (2010), fresque sur le Risorgimento, offrait une confrontation sans concession entre les combattants démocrates d’hier ayant forgé l’unité italienne et le mauvais soap opera qui se déroulait dans les journaux italiens et internationaux. "La Nostra vita" (2010) de Daniele Luchetti, par sa peinture sans concession du secteur de la construction, exposait combien l’illégalisme et le travail au noir font partie intégrante des mœurs sociales de la péninsule.

Néanmoins, tout au long de la décennie écoulée, le public et la presse italiens ont entretenu une relation schizophrénique avec son cinéma. Combien de fois ne s’est-on pas lamenté sur l’incurie de ce dernier ? Il est vrai que le poids toujours plus grandissant des télévisions (mutatis mutandis contrôlées pour l’essentiel par Berlusconi, que ce soit comme patron de Mediaset ou comme premier Ministre) dans la production des films a eu des effets pernicieux. Les films bien nantis ont essentiellement débouché sur des œuvres grands publics, relevant de la pièce montée et de la tarte à la crème. Ce fut le cas encore récemment de "Baaria" (2009) de Giuseppe Tornatore, consensuelle chronique d’un village sicilien au XXe siècle, ou de "Benvenuti al Sud" (2010), remake italien de "Bienvenue chez les Ch’tis", bourrés de clichés - tous deux produits par Medusa, propriété de Berlusconi, par ailleurs premier distributeur de films en Italie. Le versant opposé, confronté à la nécessité de trouver "une case", se partagea essentiellement entre la veine moderne du film de gangster (de "Romanzo Criminale" (2005) à "Vallanzasca" (2010), tous deux de Michele Placido) et des romances urbaines, entre comédie et mélo, qui cachaient rarement leurs références à l’âge d’or italien du genre ("Mine vaganti", "La Prima cosa bella", "Cosa voglio di piu", ).

Pourtant, le cinéma italien, qui produit un peu plus de cent films en moyenne par an, a su rester dynamique au cœur de la tourmente et poursuivre son renouvellement, amorcé au début des années 1990. Nombre de ses acteurs et actrices demeurent appréciés, y compris en dehors de leurs frontières : Kim Rossi Stuart, Riccardo Scamarcio, Sergio Castellito, Pierfrancesco Favino, Diane Fleri ou Alba Rohrwacher Plusieurs réalisateurs constituent des valeurs sûres - voir encore au dernier festival de Cannes l’attention accordée aux films de Nanni Moretti ou de Paolo Sorrentino (on peut aussi citer Marco Bellocchio ou Giani Amelio). Et de nouveaux talents à suivre se sont imposés, comme Emanuele Crialese ("Respiro", 2002, "Golden Door", 2007), Matteo Garrone ("Gomorra", 2008), Luca Guadagnino ("Io Sono l’Amore", 2010) ou Giuseppe Capotondi ("La Doppia Ora", 2010) - sans obligatoirement aborder de thèmes politiques ou sociaux.

Tout bien considéré, le cinéma italien a souffert (et souffre) des mêmes maux que la majorité des cinémas européens : disparition des salles art et essai (avec un impact sur les films d’auteurs, moins visibles et donc moins vu), "démocratisation" de la production et de la réalisation (avec pour conséquence une uniformisation par le bas des exigences esthétiques et des thèmes abordés), concurrence acharnée des blockbusters américains (omniprésents dans les multiplexes, devenus les principaux pourvoyeurs de cinéma pour le grand public) Mais la situation intérieure italienne n’a rien fait pour atténuer ces difficultés. Que du contraire.