International Georges Gutelman mit les avions de la TEA au service de l’Opération Moïse. Son épouse raconte.  Evocation

S’il y a des Ethiopiens aujourd’hui en Israël, au cœur de l’actualité, on le doit en grande partie à un Belge, Georges Gutelman, qui fut l’architecte d’un extraordinaire pont aérien destiné à sauver des milliers de juifs éthiopiens de la famine durant l’hiver 1984-1985 en les emmenant en Israël. Georges Gutelman était alors le patron d’une compagnie aérienne, la Trans European Airways (TEA), qui occupait près de 200 personnes à Zaventem.

La compagnie faisait de bonnes affaires, avec ses Boeing 707 et le seul Airbus A300B1 jamais en opération, quand le Liégeois, de confession israélite, fut contacté par un haut responsable du Mossad, Efraim Halevy. Ce dernier lui proposa de transporter d’urgence les Falashas vers Israël, vers la terre promise. "Des gens de l’Agence juive ont demandé s’il ne voulait pas faire un pont aérien entre le Soudan, où des milliers de réfugiés étaient entassés dans des camps, et Israël. Nos avions étaient connus au Soudan car nous transportions alors des pèlerins de Khartoum vers La Mecque. Nous avions les droits d’atterrissage et de survol du pays" , raconte par téléphone Aline Gutelman, son épouse. Celle-ci vit depuis trois ans à Tel Aviv, avec son époux dont la santé s’est dégradée récemment, et écrit un livre relatant la vie de son mari.

Israël avait soudoyé le chef de la junte soudanaise, Gaafar Nimeiry, lequel avait imposé deux conditions au pont aérien. Un : que la mission reste secrète. Deux : que les avions passent par un pays tiers avant de rejoindre Israël. Ce fut la Belgique, quoique les Boeing 707 de la TEA transitèrent aussi par Héraklion, Athènes et Rome.

Jean Gol dans la confidence

Les Gutelman étaient des amis d’enfance de l’alors vice-Premier ministre Jean Gol, juif également, qui fut rapidement mis au courant de la demande du Mossad. Le libéral était à l’époque ministre de la Justice et, à ce titre, responsable de la Sûreté de l’Etat. Jean Gol mit dans la confidence le Premier ministre Wilfried Martens. L’Opération Moïse pouvait débuter.

Le 21 novembre 1984, un premier avion de TEA s’envolait discrètement de Khartoum à 2h40 du matin, atterrit durant la nuit à Zaventem. On procéda à un refueling avant que l’appareil ne redécolle vers Israël. Le vol dura en tout de douze à quinze heures. Les passagers ne descendaient pas de l’avion de TEA. "La plupart étaient exténués par leur fuite vers le Soudan , raconte Mme Gutelman. Certains n’avaient jamais vu un escalier de leur vie. Je suis montée à bord plusieurs fois. C’était un avion sanitaire, avec 30 à 40 personnes sous baxter. Les hôtesses n’en menaient pas large. Elles n’étaient pas infirmières."

Ce qui est extraordinaire, c’est que les 200 employés de la TEA, pourtant au courant de l’opération, n’en dirent jamais mot à la presse. De même, les médias israéliens gardèrent le secret. Les rédacteurs en chef avaient été invités par le Mossad à l’atterrissage du premier avion à l’aéroport Ben-Gourion, avec pour consigne de ne jamais en parler au risque de mettre en danger la vie de milliers d’autres réfugiés. Les fuites vinrent pourtant d’Israël, et notamment d’un des chefs du parti libéral israélien.

De fil en aiguille, l’histoire parvint aux oreilles du "New York Times" et du "Boston Globe", qui publièrent un premier article le 12 décembre 1984.

A la demande du Mossad, les deux journaux temporisèrent, mais l’opération fut finalement rendue publique massivement le 5 janvier 1985. Du jour au lendemain, l’opération fut suspendue. "Nous étions grillés , raconte la Liégeoise. Nous avions transporté environ 9 000 personnes. Des gens étaient morts dans les avions, des bébés y étaient nés. Sauver une vie, c’est magnifique, mais en sauver des milliers, cela donne un bonheur extraordinaire."

La colère du monde arabe

Georges Gutelman fut cependant effondré de devoir arrêter le pont aérien. Il ne put que se réjouir que ceux qui avaient été laissés à leur sort au Soudan furent finalement transportés jusqu’en Israël en mars par des avions gros porteurs américains, et cela à la demande du président Bush père. Gaafar Nimeiry fut accusé dans le monde arabo-musulman d’avoir collaboré avec les "sionistes". Il se défendit dans un journal libanais : "Nous avons plus un million de réfugiés et nous ne leur demandons pas s’ils sont musulmans, chrétiens, païens ou juifs." La TEA perdit quasiment tous ses contrats juteux dans le monde arabe et Georges Gutelman reçut des menaces de mort. La compagnie tomba en faillite en 1991.

L’homme d’affaires a reçu en 2010 une décoration du Ruppin Academic Center, une organisation qui s’est chargée de favoriser l’intégration des juifs éthiopiens dans la société israélienne. Mais il n’a jamais été remercié officiellement par l’Etat d’Israël.