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Des voix exigent que Total quitte la Birmanie pour réduire le financement de la junte au pouvoir, mais un retrait du géant pétrolier français n'aurait guère d'effet sur le régime, voire aggraverait la situation pour la population, selon des analystes. Des spécialistes affirment que les généraux birmans, assis sur les dixièmes plus vastes réserves de gaz du monde, n'auraient alors qu'à les proposer à une autre société qui sauterait sur l'aubaine.

"Il serait facile de trouver en Asie des compagnies pouvant reprendre le rôle de Total", a déclaré à l'AFP un responsable pétrolier. (A Paris, le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a également relevé mardi sur la radio française Europe 1 que par le passé les entreprises étrangères, en particulier américaines, qui quittaient ce pays, "étaient remplacées par des entreprises avec des capitaux de la junte elle-même et des capitaux chinois".

"Est-ce un avantage? je ne sais pas", s'est interrogé le chef de la diplomatie française. Il a également souligné que le pressions les plus efficaces étaient celles venant d'autres pays asiatiques. "Je compte encore une fois beaucoup plus sur les pays de la région" pour agir auprès du pouvoir de Rangoun, a-t-il dit.)

Total est présent en Birmanie depuis 1992 sur le champ gazier de Yadana (sud) où il a produit l'an dernier 17,4 millions de mètres cube de gaz par jour, qui alimentent des centrales électriques en Thaïlande.

Yadana est un projet "qui n'a jamais rencontré de difficultés techniques particulières, et si un groupe pétrolier autre que Total devait un jour le reprendre, il n'aurait pas besoin d'afficher des compétences technologiques importantes", a expliqué ce responsable pétrolier, sous couvert de l'anonymat.

Pour Derek Tonkin, expert britannique de la Birmanie, le retrait de Total "accélérerait simplement la prédominance d'intérêts industriels asiatiques en Birmanie et rendrait les pays asiatiques encore moins enclins à des sanctions".

Scandalisées par la violente répression de manifestations pacifiques en Birmanie, des ONG ont demandé le départ de Total et de son partenaire américain Chevron à Yadana. Plus du tiers des députés néerlandais ont appelé au boycottage de Total.

Le montant de l'argent de Total empoché par la junte est sûrement très élevé: les ventes de gaz birman dépassent deux milliards de dollars par an, soit le tiers des revenus des exportations de biens et de services, selon M. Tonkin. L'organisation les Amis de la Terre affirme que le secteur stratégique des hydrocarbures est "entièrement aux mains des militaires".

"Les compagnies qui font des affaires en Birmanie (...) n'ont pas encore condamné les abus du gouvernement contre ses propres citoyens", a déploré mardi Human Rights Watch. Le président français Nicolas Sarkozy a appelé au gel des investissements en Birmanie. Mais Total, qui revendique 270 employés sur place, a indiqué ne plus investir là-bas "depuis environ dix ans".

Selon un diplomate longtemps en poste en Asie du Sud-Est, "l'investissement (actuel de Total) se révèle faible et constitue probablement le financement d'opérations de maintenance en fin de contrat".

"Aussi, quelle que soit la décision prise par cette société, elle n'apparaît guère significative en termes d'impact réel sur l'économie birmane".

"Sur le plan de l'image, une décision (de départ) renforcerait toutefois la cohésion des investisseurs occidentaux, même si la junte ne s'en émouvra probablement pas", a-t-il ajouté. Les généraux pourraient même paradoxalement s'enrichir davantage sans Total, en récupérant la part du budget que la firme a allouée, sous la pression occidentale, au bénéfice des populations locales.

"Quel que soit le successeur de Total/Chevron - pour lequel il y aurait une intense concurrence - il est probable qu'il taillerait franchement dans les programmes humanitaires et sociaux introduits par Total", a assuré M. Tonkin.