«Un désastre»

SABINE VERHEST Publié le - Mis à jour le

International

REPORTAGE

ENVOYÉE SPÉCIALE À STRASBOURG

H éééééé, c'est par là, hein!», hurle un cheminot de Reims alors qu'un de ses comparses prend la tangente. «Ouais, ben moi, j'ai faim», rétorque l'autre en se tapotant la panse d'un air entendu, avant de tourner le dos au cortège. Un de plus un de moins, une goutte d'eau dans le ciel chargé strasbourgeois. C'est qu'ils étaient entre 30 et 40000 manifestants, dont quelque 1500 Belges, à battre le pavé, mardi, contre la directive «Bolkestein» de libéralisation des services que discutaient les eurodéputés. Bien plus qu'annoncé.

«La directive Bolkestein est un désastre pour les droits sociaux», explique le syndicaliste slovène Dusan Semolic, derrière une banderole rouge appelant à des «services de qualité». Et «la solidarité entre syndicalistes est très importante». Mais, entre les crécelles slovènes, les calicots polonais, les autocollants belges, les sifflets allemands et les chants français, tous ne sont pas venus pour les mêmes raisons. Et ne se gênent pas pour le dire.

Rigolard, tout seul avec sa pancarte en carton sur le ventre, un homme hirsute revendique son «droit à la paresse». La directive, il n'en sait pas grand-chose. Dans les rangs de la Confédération européenne des syndicats, en revanche, on a étudié la question dans ses grandes largeurs. Verdict: le projet mérite d'autant moins de disparaître que les discussions parlementaires promettent des améliorations sensibles. «Si l'on veut un marché des services, il faut bien une directive qui l'organise», affirme le Français François Chérèque, secrétaire général de la CFDT. «Pas de texte, c'est le pire des textes. Le libéralisme se satisfait toujours de la non-réglementation.»

Mais, comme il le reconnaît, «le syndicalisme européen est traversé par des contradictions d'intérêt». Il n'y a qu'à voir Ivan Saktor, de la Confédération des syndicats slovaques, militer pour le principe du pays d'origine, que la plupart autour de lui honnissent! Le Hongrois Balazs Kovacs figure parmi eux. Parce que «des travailleurs moins chers viendront chez nous, avec des salaires et des conditions sociales plus faibles», redoute le président de la section jeunesse de la Confédération nationale des syndicats hongrois. «Des Slovaques, et bientôt des Roumains...» A chacun son «plombier polonais».

«Stop Bolkestein»

En jaune fluo sur son pull et sa veste, le Français Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, annonce plus radicalement la couleur: «Retrait de la directive des services.» Pas moins. «Elle comporte beaucoup trop de zones d'ombre.» Les militants FGTB ne pensent pas autre chose, arborant ostensiblement leur credo: «For Europe = against Bolkestein.» Poubelle, donc. Au-dessus d'une délégation allemande, flotte un explicite drapeau noir à tête de mort. «La directive porte en germe la privatisation des services publics et je ne peux l'accepter», explique André Mordant, partant se mêler à ses militants, pour ne pas qu' «ils croient qu'on n'est pas là». «Nous continuons à croire qu'elle amènera un recul social dans les pays les plus avancés», embraie Jean-Claude Vandermeeren. «C'est une mauvaise directive et, même amendée, elle restera mauvaise!», conclut son président.

Au coeur du cortège, un homme avance la bouche serrée, le visage crispé, une très longue hampe fixée sur la hanche. «Une autre idée, une haute idée de l'Europe», lit-on sur sa petite pancarte pointée vers le ciel au-dessus de la mêlée colorée. «Une haute idée de l'Europe, explique-t-il, c'est une Europe plus juste, à la hauteur de mes espérances, dont mes enfants peuvent être fiers.» Sur un lampadaire, un vieux tract bat au vent. «Lycéen, seras-tu le salarié jetable de demain?»

Devant l'entrée du Parlement européen, où se disloque la manifestation, un militant CGT pointe le doigt vers le bâtiment de verre: «On reviendra!» «On s'est mobilisé, il ne faut pas s'arrêter au milieu du gué», avertit Jean-Claude Mailly (FO). Parce que «quoi que vote le Parlement jeudi, la Commission peut encore faire ce qu'elle veut!»

© La Libre Belgique 2006

SABINE VERHEST

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