Un diplomate au parler franc

Philippe Paquet Publié le - Mis à jour le

International

Une grande figure de la diplomatie belge s’est éteinte samedi dernier : Jacques Groothaert. Désireuse d’organiser les funérailles dans l’intimité, la famille n’a souhaité en faire part que ce jeudi.

Entré au ministère des Affaires étrangères en août 1945, à l’âge de 22 ans, après une licence en Philologie germanique à l’Université de Gand, Jacques Groothaert, qui était né à Heist, le 25 novembre 1922, restera comme l’homme qui ouvrit notre ambassade à Pékin en 1972 après les deux décennies de boycott économique et d’ostracisme politique qui avaient suivi, en Occident, l’avènement du régime communiste chinois. Ouverture homérique, dans des conditions matérielles difficiles (l’ambassade fut d’abord une chambre d’hôtel), mais professionnellement palpitantes puisque, aux côtés de l’ambassadeur Groothaert, se trouvaient Patrick Nothomb, autre diplomate d’exception, et un certain Simon Leys comme attaché culturel.

"J’ai eu la chance, le privilège dû à de bienfaisants hasards", écrivait Jacques Groothaert dans un livre de souvenirs publié en 1991 ("Le Passage du témoin", Duculot), "de vivre quelques années dans la Russie de Staline, la France de de Gaulle, l’Amérique de Kennedy, la Chine de Mao". Et c’est vrai que cette carrière fut exceptionnelle.

M. Groothaert fut successivement en poste à Prague, Moscou, Mexico, Paris et Kinshasa, avant d’être nommé consul général à San Francisco, ministre conseiller à Londres, ambassadeur au Mexique, puis en Chine et au Vietnam, directeur général des relations économiques extérieures au ministère enfin.

Le 1er septembre 1980, Jacques Groothaert quittait la fonction publique pour s’essayer à d’autres exercices de diplomatie, dans le monde des affaires. Il fut, pendant plus de dix ans, le président du Conseil d’administration de la Générale de Banque (à une époque où la future Fortis jouissait encore de tout son crédit). Il présida aussi le CA de la SABCA et de Transurb, entre autres, et fut administrateur de nombreuses sociétés et organisations professionnelles, de Tractebel à la FN, de l’OBCE à Fabrimétal.

L’Europe, la Russie et la Chine nourrirent, chez Jacques Groothaert, des passions durables, bien qu’il fut aussi un très efficace commissaire général d’Europalia Japon en 1989. Sur la première, il rédigea un essai en 1996 ("L’Europe aux miroirs", Labor). Sur la seconde, il donna volontiers des conférences, de Bruxelles à Harvard. Sur la troisième, il multiplia les écrits et les interventions, présidant au passage la Chambre de commerce belgo-chinoise ou la Belgium - Hong Kong Society.

Homme d’une grande culture et d’une tout aussi grande curiosité, infatigable, disponible, dévoué, Jacques Groothaert se retrouvait aussi bien dans l’équipe éditoriale de la revue "Encres de Chine", pour soutenir une poignée de passionnés, que dans le comité d’orientation de "La Dernière Heure", pour garantir, avec Hervé Hasquin ou Arthur Bodson, les recteurs de l’ULB et de l’ULg, la ligne libérale du quotidien quand y entrèrent de nouveaux actionnaires en 1986.

Ce qui frappait en Jacques Groothaert, outre sa simplicité, c’était sa capacité d’indignation, bien peu diplomatique. Qu’il s’agisse, dans une opinion publiée en une de "La Libre" il y aura bientôt vingt ans, de condamner la répression de Tian’anmen (en misant sur une prochaine génération de dirigeants chinois plus éclairée). Ou d’être parmi les premiers à dénoncer le sort fait aux fils de Simon Leys, privés de leur passeport belge par un ministère que l’ambassadeur honoraire et l’ancien attaché culturel avaient pareillement servi. Bien qu’affaibli par la maladie, il continua à suivre de près cette affaire qui le scandalisait.

"J’aimerais retrouver un jour le silence et la lumière de la baie d’Along", confiait Jacques Groothaert. Gageons qu’il les a retrouvés.

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