International Mali Témoignages Correspondant en Mauritanie

Comme quinze mille autres nouveaux venus au camp de M’béra, en Mauritanie, Ali et Ousmane ont dû quitter leur vie à Taqinbawt (45 km à l’ouest de Tombouctou). Ils sont frères, bergers et nomades, issus d’une tribu touarègue d’origine chérifienne. Ils vivaient dans un campement de deux cents personnes et ne s’étaient jamais exilés, "même durant la rébellion (touarègue) des années 90", quand toute la région avait été vidée de ses habitants. A cette époque, leur communauté de pasteurs avait tenu coûte que coûte à rester sur son espace de pâturage, entre les bras du fleuve Niger et une zone désertique plus au nord, habitable en saison sèche.

Ousmane Ag Mohamedoun, le frère aîné, explique : "Nous sommes attachés à la paix. Cela fait un an que nous vivions dans une situation très précaire. Aussi, quand nous avons vu que la région se vidait de ses habitants et que nous avons entendu que l’armée malienne, de retour dans la région, ciblait les "teints clairs" (Touaregs et Maures, nombreux parmi les jihadistes), tuait des gens avant de les entasser dans des puits, nous avons compris que nous n’avions désormais plus d’autre choix que de partir "

Dans la benne d’un camion

Le 25 janvier, des hommes du campement trouvent un camion sur l’axe Tombouctou - Léré et sautent sur l’occasion pour évacuer les dernières familles vers la Mauritanie; les femmes et les enfants ne peuvent pas faire un si long trajet à pied. Là-bas, ils retrouveront ceux des leurs qui sont déjà partis. Ils veulent quitter les lieux "avant qu’il ne soit trop tard ou que les routes se ferment complètement", explique Ali Ag Mohamedoun, 35 ans, le benjamin. Et d’ajouter tristement : "Nous avons confié notre bétail au berger, qui le mènera jusqu’à la frontière mauritanienne; il mettra plusieurs semaines".

Tout le campement embarque à bord du camion à benne. Les nomades entassés à l’arrière font cap vers l’ouest, en déviant par Niafunké, légèrement plus au sud - un chemin moins sablonneux pour ce poids lourd. Ils arrivent le lendemain, samedi 26 janvier, à Léré, où vient d’arriver l’armée malienne, en provenance de Diabali. Bien que transportant en majorité des femmes et des enfants, le camion est arrêté au centre-ville par les militaires.

"Deux soldats sont montés dans le camion pour fouiller nos affaires et pointer les armes sur les femmes, pour nous inti mider", dit Ali. Ils ordonnent aux six hommes adultes de descendre du camion. "Ils nous ont alignés, pointant leurs fusils vers nous. Il y avait aussi un véhicule armé d’une mitraillette devant nous. Ils nous ont dit de lever nos bras et de baisser nos têtes", poursuit Ousmane, l’aîné. "Nous étions sous le regard des habitants locaux, issus en majorité de l’ethnie sonraï (NdlR : ennemis traditionnels des Touaregs dans la région). Ils criaient tous : "Tuez-les", alors que nous ne les connaissions même pas", poursuit-il, encore tremblant à ce souvenir.

Les tensions ethniques sont très fortes dans la région, exacerbées par la pauvreté, le sous-développement et l’ignorance de l’histoire régionale, qui a vu émerger différents ordres hégémoniques, à différentes périodes; chacun - Touaregs, Sonraïs - a eu son temps de domination dans cette région de rencontre entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. La milice sonraï Ganda Koy, qui avait attaqué des civils touaregs lors de la rébellion de 1990, a repris du service. Elle s’en prend à des Touaregs et des Maures à Tombouctou, Goundam, Léré, saccageant des maisons et des boutiques appartenant à des "teints clairs" accusés d’être proches des rebelles touaregs et des jihadistes qui avaient pris le contrôle du Nord-Mali. Une écrasante majorité des Touaregs et Maures, particulièrement les leaders traditionnels, rejettent pourtant le radicalisme religieux et ne se reconnaissent pas dans le discours et l’attitude des mouvements rebelles touaregs.

Avec les acclamations des habitants de Léré, Ousmane, Ali et leurs compagnons, malmenés, sont "conduits hors de la ville", sous le regard de leurs femmes et enfants, totalement impuissants.

"Celui qui est plus fort que toi t’attaque, t’humilie et te tue, sans aucun scrupule", s’exclame Ali Ag Mohamedoun. "Une fois hors de la ville, les militaires maliens nous ont arraché nos chèches, nous ont fait enlever les tuniques. Nous subissons alors toutes sortes d’intimidations, d’humiliations", raconte-t-il avec difficulté. "De neuf heures du matin jusqu’à quatorze heures."

"Leur grand chef est parti, ordonnant à ses hommes de nous surveiller. Chacun de nous avait une arme pointée sur le front. Ils nous disaient : ‘Vous avez cru vous échapper. Je vous reconnais, vous êtes avec les islamistes, avec les rebelles. Vous allez voir ce qui va vous arriver aujourd’hui’" , raconte Ousmane.

Cela se passait alors que les armées française et malienne faisaient route vers Tombouctou. "Soudain, nous avons vu un hélicoptère voler au-dessus de nous, très près de nos têtes, virevoltant de tous côtés. Les soldats se consultent. Un chef s’en va avec une des voitures; il revient quelques minutes plus tard accompagné de leur grand chef et d’autres véhicules remplis de soldats. L’officier supérieur ordonne alors à ses hommes de nous ramener en ville et de nous libérer" , raconte Ousmane. "La grâce divine était avec nous ce jour-là Pourtant ils avaient l’intention de nous exécuter, on avait perdu tout espoir de vivre." Selon ces Touaregs, l’hélicoptère "devait être français parce que nous avons croisé cette armée qui entrait dans la ville en quittant Léré".

De retour auprès des familles apeurées, les six hommes retrouveront leurs bagages volés ou saccagés. "Mais l’important était d’être vivants."