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La presse espagnole spécialisée le surnomme “l’enfant prodige des arts anciens”. Jaume Bagot, 31 ans, est le propriétaire d’une galerie réputée internationalement, ouverte en 2005 à Barcelone et spécialisée dans le négoce d’objets d’art ancien issus des civilisations grecque, étrusque, romaine et égyptienne. Ce mercredi, l’antiquaire a été arrêté en compagnie d’un complice présumé, au cours d’une vaste opération de la police ibérique visant un trafic d’antiquités volées sur des sites archéologiques libyens, pillés par l’organisation terroriste État islamique (EI) et d’autres groupes armés.

Le ministère de l’Intérieur espagnol présente Jaume Bagot comme le dirigeant d’un réseau international par lequel transitaient quantité d’œuvres d’art antiques destinées à la revente. Le coup de filet a permis la saisie de nombreuses pièces (mosaïques, sarcophages, poteries) en provenance de sites situés en Cyrénaïque – autrefois province romaine de l’est de la Libye où se trouve l’ancienne cité grecque de Cyrène, “l’Athènes de l’Afrique” – ainsi qu’en région tripolitaine (au nord du pays). Des objets d’origine égyptienne figurent également parmi la saisie.

L’antiquaire et son associé ont été tous deux appréhendés pour “participation au délit de financement du terrorisme, appartenance à une organisation criminelle, recel de contrebande et usage de faux”. Selon le responsable de la brigade “patrimoine historique” de la police, Fernando Porcel, cité par la radio espagnole Cadena SER, la filière Bagot empruntait diverses routes de contrebande pour mieux brouiller les pistes. Convoyés par terre et mer, les objets étaient expédiés via l’Égypte et la Jordanie aux Émirats arabes unis, avant de revenir en Catalogne après un passage par l’Allemagne. Certains auraient même été acheminés depuis la Thaïlande. Autant de détours supposés masquer l’origine illicite des pièces en escamotant les documents d’importation et les factures d’achat.

Trois ans d’investigation ont été nécessaires pour aboutir au démantèlement de ce que les autorités judiciaires espagnoles considèrent comme un véritable trafic spécifiquement destiné au financement du terrorisme islamiste.

Le cocasse de l’affaire, c’est qu’un jeune chercheur français, étudiant en archéologie, a prêté main forte aux enquêteurs afin d’établir le lien présumé entre les antiquités spoliées et les deux marchands barcelonais (voir article ci-dessous).

Jaume Bagot bien connu à Bruxelles

Cadena SER indique que l’enquête trouve en partie son origine dans une collaboration entre les polices italiennes et espagnoles au sujet d’un sarcophage égyptien détenu illégalement par Jaume Bagot et qui se serait retrouvé à la vente en Belgique.

“Paris Match Belgique” avait révélé les dessous de cette affaire en novembre dernier. Selon l’hebdomadaire, ce sarcophage, ainsi qu’une statuette en pierre et une barbe postiche, avaient été volés puis sortis en fraude d’Egypte en décembre 2015. Signalés par les carabiniers italiens à leurs homologues espagnols, les objets avaient finalement été saisis en octobre 2016 chez un antiquaire renommé du Sablon : la galerie Harmakhis.

“Je les conserve en dépôt pour mon confrère espagnol Jaume Bagot, je n’ai pas de certificat de provenance”. Voilà en substance ce qu’avait répondu le galeriste aux membres de la direction de la recherche locale de la police de Bruxelles, venus procéder en ses locaux à la saisie des objets et l’interroger au sujet de leur origine.

Spécialiste reconnu en art de l’antiquité classique et égyptienne, membre de plusieurs associations professionnelles prestigieuses (Chambre Royale des Antiquaires, International Association of Dealers in Ancien Art), le propriétaire d’Harmakhis n’avait souhaité répondre à aucune des questions de Paris Match. Si ce n’est, s’agissant du dépôt chez lui de biens détenus pour autrui : “La mise en consignation de biens neufs ou d’occasion destinés à être vendus, est un des piliers mêmes du commerce, quel qu’il soit, à tous les niveaux, et le marché de l’art n’y fait pas exception”. Son partenaire espagnol n’avait pas davantage donné suite aux sollicitations du magazine.

Un dossier avait cependant été ouvert au Parquet de Bruxelles pour suspicion de trafic d’art. Mais il avait été étonnamment classé sans suites. Jaume Bagot était régulièrement de passage en Belgique, notamment à la Brafa (Brussels art fair), la grande foire aux arts de Bruxelles où, selon nos sources, en 2017, il présentait des portraits et des divinités cyrénaïques issues du trafic libyen démantelé. Sur son site Internet, le marchand exprimait son souci scrupuleux d’offrir aux amateurs des pièces authentifiées et acquises conformément “aux lois de protection du patrimoine national, étranger et de l’Unesco”.


"Mes recherches m'ont convaincu que j'étais face à un trafic"

Morgan Belzic est étudiant à l’Ecole pratique des hautes études à Paris, c’est lui qui est en partie à l’origine du démantèlement du trafic international d’artefacts libyens en Espagne.

Quelle est la nature de vos travaux ?

Je poursuis une thèse en archéologie et histoire de l’art. Elle porte sur les sculptures funéraires cyrénaïques. Je dois à mon directeur de recherches, Vincent Michel, responsable du Centre de recherches sur la Libye antique, d’avoir fait le choix de ce sujet.

Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste du trafic en Espagne ?

Un travail académique très classique, fondé sur une analyse de la bibliographie et des recueils de documentation, à laquelle j’ai ajouté des recherches sur le Web. C’est sur Internet que j’ai découvert que des sculptures cyrénaïques étaient proposées à la vente sur les catalogues en ligne de maisons de vente prestigieuses, telles que Drouot, Bergé ou encore Christie’s parmi d’autres, ainsi que sur les sites de galeries d’art comme Bagot, ou encore sur ceux d’enchères en ligne et même sur Ebay. Le pedigree de ces œuvres m’a interpellé dans la mesure où elles étaient réputées provenir de collections privées belges, suisses, britanniques, allemandes, asiatiques, etc., de différentes époques d’avant 1970 pour la plupart.

En quoi était-ce interpellant ?

Ces artefacts cyrénaïques sont très bien documentés depuis le XIXe siècle et jusqu’aux années 1960. Or, je ne trouvais pas trace dans la littérature de toutes celles proposées à la vente. De plus, le site de Cyrène en Libye d’où elles proviennent, a fait l’objet d’une urbanisation anarchique à partir des années 1970, rendant les vestiges très difficilement accessibles et plus encore en raison de la guerre et du chaos libyen. Dernière chose : les pièces étaient le plus souvent vendues par lot. J’ai donc acquis la conviction qu’il s’agissait d’objets provenant de fouilles illégales. Ensuite, les enquêteurs ont pris le relais. Je n’ai personnellement aucun moyen de prouver l’origine illicite des biens.

J. Bagot, l’antiquaire espagnol, est au cœur de la tourmente. Pourquoi lui ?

Il n’est pas le seul vendeur de la filière, il y en a d’autres, mais c’est lui le plus important. Il a la particularité étonnante d’attester de l’origine libyenne des œuvres, tandis que tous les autres la dissimulent. En revanche, il maquille leur pedigree en mentionnant des collections fantaisistes et invérifiables, ce qui est une pratique courante dans le milieu.

La Belgique est réputée être une plaque tournante du trafic. Pouvez-vous le confirmer ?

Je peux vous dire en tout cas que Bagot a présenté des objets de provenance illégale à la Brafa en 2017. D’autre part, on trouve souvent la mention "collection privée belge" en guise de provenance des pièces douteuses.

C’est la première fois qu’un lien entre le trafic de biens culturels et le financement du terrorisme est établi…

C’est aux enquêteurs de l’établir. Je crois cependant que ce serait une erreur de s’attacher à cet aspect-là uniquement. Il n’y a pas de groupe terroriste en Iran ou au Mexique, pourtant le pillage existe aussi dans ces pays.

Lire le dossier complet sur Paris Match Belgique.