Un modèle à bout de forces

Bernard Delattre Publié le - Mis à jour le

International Reportage Envoyé spécial à Clermont-Ferrand (Auvergne)

Les soins de santé, les présidentiables en parlent peu. Car le modèle français est "le meilleur au monde" ? Cette réputation commence à dater. Comme le rappelle le "Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire" qu’ont rédigé des professionnels de la santé à l’attention des candidats à l’Elysée, "la France, qui était première en 2006, est aujourd’hui septième (sur 33 Etats) dans l’indice européen des consommateurs de soins de santé". Et l’opinion est à la fois inquiète et mécontente. Deux sondages viennent encore de le montrer ces derniers jours.

Sur une échelle de priorités croissantes allant de 1 à 10, les Français classent au niveau 8 les problèmes liés au remboursement des médicaments ou aux dépassements d’honoraires. Et un sondé sur trois a renoncé à des soins au cours des trois derniers mois, faute de moyens. A 15 jours du premier tour, seuls 14 % des sondés trouvent convaincantes les (rares) idées sur la Santé qui ont été lancées pendant la campagne. Et 32 % des électeurs disent que leur vote pourrait être influencé par les propositions des présidentiables relatives à l’accès aux soins.

Au cœur du système sanitaire, l’hôpital public est donc au centre des préoccupations de l’opinion. Les études de satisfaction, là aussi, en disent long. Huit Français sur 10 sont globalement satisfaits de l’hôpital public ? Mais, pour une identique proportion de sondés, il manque de moyens financiers, techniques et humains. Et près d’un Français sur deux critique la prise en charge aux urgences des hôpitaux.

Quelque 16 millions de malades passent chaque année aux urgences, en France. A intervalles réguliers, depuis 2007, des images saisissantes ont été vues de ces services, dans les JT. Des vieux, victimes de chaleurs estivales ou de grippes hivernales, soignés sur des brancards. Des urgences d’hôpitaux parisiens où se réfugient des familles entières de mal-logés, sous peine de devoir passer la nuit dehors. Dernière affaire en date : depuis le mois de mars à l’Assistance publique de Paris, une pénurie de draps, de linges ou de blouses conduit des infirmières à "réfléchir à deux fois avant de changer des malades". Et contraint ceux-ci à demander à leurs proches de leur amener des couvertures, "pour ne pas prendre froid"...

Rien de tel au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Clermont-Ferrand (Auvergne). Ses urgences, qui accueillent 46 000 patients par an, sont bien gérées - ce n’est sans doute pas pour rien qu’on y autorise les reportages de journalistes étrangers. Certes, la salle d’accueil donne envie de fuir : exiguë, éclairée avec des néons blafards, des sièges en nombre insuffisant, et - ce dimanche-là, en tout cas -, une odeur de transpiration. "En moyenne, 130 patients nous arrivent chaque jour", explique le Dr Daniel Pic, qui dirige ces urgences. Et assure que "le flux, ça va : on arrive à gérer". C onfirmation par le Pr Jeannot Schmidt, qui préside la Société française de médecine d’urgence, et est à la tête de tout le Pôle urgences de la ville auvergnate. Pour lui, "cela n’a pas de sens de parler, comme on le fait souvent, d’engorgement des urgences. Ici comme ailleurs, le problème ne se pose pas aux urgences. Il se pose en aval".

L ’aval ? Les structures censées accueillir les malades pas encore en état de rentrer chez eux, mais ne nécessitant plus de rester aux urgences. Ils devraient pouvoir être envoyés "dans les étages" (les services spécialisés de l’hôpital dont dépendent ces urgences) ou en soins de suite ou de revalidation (maisons de convalescence, de retraite, etc.). "C’est là que cela coince", pour nos deux urgentistes. La France ne manque pas de maisons de retraite et/ou de cliniques privées ? Mais les établissements publics, eux, plus abordables, ne sont pas rarement en liste d’attente. Quant aux "étages" hospitaliers, dans tout le pays, outre qu’on y a supprimé 20 000 emplois depuis 2008, on y a fermé énormément de lits : par mesures d’économies, par souci de bonne gestion.

"Personne n’a jamais dit que l’hôpital devait devenir une entreprise, mais l’hôpital n’est pas non plus condamné à être en déficit", dixit en 2009 Nicolas Sarkozy. Qui, parmi les objectifs de son quinquennat, avait rangé "le déficit zéro" à l’hôpital public en 2012. Raté, l’objectif : 400 des quelque 1 000 hôpitaux français sont toujours dans le rouge.

"Le nombre de lits à fermer ou à préserver a été calculé sur base de modélisations statistiques moyennes, en fonction du nombre, de la fréquence et de la gravité des pathologies dans la région de l’hôpital concerné", résume le Pr Schmidt. "Le problème, c’est que, les moyennes, ça marche en temps normal, mais pas quand il y a des pics qui dépassent les courbes statistiques. C’est à ces moments-là que l’hôpital ne peut plus absorber."

Des pics ? Une canicule comme en 2003 (15 000 décès prématurés en France). Une grippe saisonnière résistant au vaccin annuel, comme cet hiver. Telle ou telle épidémie. Ou, à l’échelle locale, un imprévu. "Quand votre système a été calculé pour accueillir tous les trois jours un malade grave parmi vos 130 urgences quotidiennes, mais qu’on vous envoie 6 blessés graves en une demi-heure à cause d’un grave accident de la route, ça coince." Et c’est aux urgences que " le goulet d’étranglement" se forme. "Parce que c’est le seul lieu où on ne refuse personne, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Et parce que, là, les gens ne doivent pas avancer de l’argent pour leurs soins", selon le Pr Schmidt. Pour qui "la précarisation" de la population explique en grande partie la hausse de fréquentation de 5 à 15 % que connaissent, selon les mois, les urgences à Clermont-Ferrand.

Le soir commence à tomber. Tous les "box", où l’on soigne les malades, sont occupés. En plus, une quinzaine de patients sont sur des brancards, dans le couloir. Un jeune homme, sans blessures apparentes, tente de trouver le sommeil en gémissant. Une petite vieille, adorable, ne parvient pas à boire son potage : ses anticoagulants la font abondamment saigner du nez. Personne n’a le temps de l’aider. "Il y en a encore pour longtemps ?", interroge un malade, trois brancards plus loin. " Ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle des patients, hein ?", le taquine un infirmier. Un peu à l’écart, un malade, le visage recouvert d’un masque. "Si un collègue de l’infectiologie descend et le voit dans le couloir avec les autres, il va hurler, nous dire de l’isoler", prédit le Pr Schmidt. "OK. Je le mets où ? Vous le voyez comme moi : il n’y a plus de place".

Eclats de voix. Le Dr Pic, au téléphone, tente de convaincre des docteurs "des étages" d’accepter certains de ses patients : pour en libérer, de la place, justement. L’échange paraît houleux. Ce soir encore, ce sera la débrouille. Une dame avec un cancer métastasé des poumons passera la nuit en ophtalmo : on est complet en pneumo. Et un homme avec une occlusion intestinale ira en chirurgie maxillo-faciale.

"Mon boulot, normalement, c’est de soigner les gens. Là, je viens à nouveau de passer une heure et demie au téléphone pour trouver des lits" , soupire le chef de service. "En moyenne, on a chaque nuit 24 malades sur des brancards. A l’année, cela fait près de 9 000 patients accueillis dans ces conditions", s’effare le Pr Schmidt. "Pour nous, voir des malades sur des brancards, c’est une souffrance permanente", s’indigne son collègue. Qui ne le cache pas : "Il nous arrive de renvoyer des malades chez eux, non pas en fonction de leur état de santé, mais parce qu’on n’a pas le choix : on a besoin de place."

Du reste, de puis la réforme de 2005 dite "T2A", comme tarification des hôpitaux à l’activité, "plus un malade est hospitalisé longtemps, moins c’est rentable pour l’hôpital", résume le Pr Schmidt. "En revanche, renvoyer un malade chez lui puis le réadmettre deux jours plus tard, parce que son état s’est dégradé, ça c’est rentable : l’hôpital touchera une deuxième fois."

Il se fait tard. A l’accueil, les gens continuent à arriver. Un intoxiqué au monoxyde de carbone, une cheville foulée, des ganglions, etc. Les deux médecins qui sont de garde cette nuit s’octroient une rapide pause pizza, pour prendre des forces. De minuit jusqu’à la relève du matin, ils seront seuls pour, avec une poignée d’infirmières, gérer toutes les urgences.

Selon la Société française de médecine d’urgence, à l’échelle du pays, il manque 15 % de personnel dans ces services. De 2002 à 2012, les médecins hospitaliers dans leur ensemble ont accumulé... 2 millions de jours de congés non pris, au titre de la réduction du temps de travail : les fameuses 35 heures/semaine de Martine Aubry. Concrètement, aux urgences de Clermont, en période de congés annuels, les médecins font "des semaines de 65 ou 68 heures : pas le choix".

"Il est minuit, Dr Schweitzer !" : sur cette boutade habituelle, les urgentistes entament une nouvelle journée de travail. En 2011, une étude a montré que, sur 2 000 médecins hospitaliers interrogés, 72 % disent souffrir de "troubles psychiques" dus au stress et aux conditions dans lesquelles ils exercent. "On n’accepte pas ces conditions de travail : ces patients sur les brancards, etc. Mais on essaie de vivre cela de manière organisée, en formant une équipe soudée", commente le Dr Pic.

Un de ses employés, mi-figue mi raisin, vient se confier : "Ce service est un miracle permanent. Chaque soir, je suis épaté par ce qu’on parvient à faire, dans de telles conditions. Tout le monde prend sur soi. C’est seulement grâce à cela que ces urgences n’explosent pas, ici comme ailleurs. Mais, tant que cela n’explose pas, les politiciens ne prennent pas de mesures pour améliorer cela. Et qui continue à trinquer ? Les malades, et nous."

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