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Des avocats new-yorkais ont retrouvé en Belgique, à Liège, le témoin principal d’une importante affaire de blanchiment d’argent imputée au Hamas et au Jihad islamique, une affaire très médiatisée qui a suscité pas mal de remous diplomatiques entre les Etats-Unis, la Chine et Israël, a appris "La Libre Belgique".

Le 14 octobre, après avoir été déboutés par une procédure en référé à Liège, ces avocats ont demandé à la justice américaine d’entamer une procédure d’entente judiciaire avec la Belgique pour pouvoir entendre ce témoin dans notre pays, a également appris "La Libre".

A deux pas des brasseries de Jupille

Said Al-Shurafa vit à Liège, à deux pas des brasseries Jupiler, avec son épouse et leurs quatre enfants. Il a obtenu l’asile (dit de "protection subsidiaire") en Belgique où il vit depuis 2011. Il affirme sous un compte Facebook ouvert sous le nom d’emprunt " Zayed Zayed " qu’il étudie à l’Université de Liège. Le compte a été précipitamment fermé à la suite de la découverte de son domicile liégeois par les avocats new-yorkais.

La famille Al-Shurafa mène une vie tranquille en Belgique, mais le compte Facebook souligne les liens très forts et émotionnels avec la bande de Gaza. Il comportait notamment une vidéo à la gloire de la branche militaire du Hamas et de nombreuses photos d’enfants palestiniens tués dans des bombardements israéliens.

"Pour moi, cette affaire est terminée. Elle a été traitée par un tribunal liégeois. Je veux pouvoir dormir et protéger mes enfants" , nous a dit jeudi soir, passablement irrité, sur le pas de sa porte, M. Al-Shurafa, un Palestinien de 31 ans. Son avocat liégeois, Me Zaverio Maglioni, spécialiste dans le droit des étrangers, nous a confirmé vendredi que le président du tribunal de première instance de Liège a, le 16 septembre dernier, débouté en référé les avocats new-yorkais. "Leur but est d’obtenir une preuve qui soit valable aux Etats-Unis" , explique Me Maglioni. "Mais le juge a estimé d’une part que les conditions de l’urgence n’étaient pas réunies, car mon client ne risque pas de s’enfuir, et d’autre part, que, dans cette procédure, le témoin risque de s’accuser lui-même."

Les avocats new-yorkais n’entendent pas renoncer. Me Lee Wolosky, ancien conseiller des présidents Clinton et Bush, vient d’introduire auprès de l’US District Court for the Southern District of New York une requête d’assistance judiciaire pour entendre "le témoignage oral" de l’intéressé et de son épouse, Reem Al-Shurafa.

Le combat des parents de Daniel Wultz

La Belgique se voit donc subitement propulsée au centre d’une affaire qui a fait grand bruit aux Etats-Unis et en Israël. Elle démarre avec un attentat revendiqué par le Jihad islamique le 17 avril 2006 devant un restaurant fast-food de Tel Aviv. Il avait fait dix morts, dont le kamikaze, et 49 blessés. L’un des blessés décéda un mois plus tard. Il s’appelait Daniel Wultz. Il avait 16 ans et était de nationalité américaine. Son père, Yekutiel Wultz, était avec lui. Il fut sérieusement blessé mais échappa à la mort.

La famille, sous l’impulsion d’Israël, entama une procédure judiciaire qui avait pour but de remonter jusqu’aux sources du financement de Jihad islamique et du Hamas, le nouveau maître à bord de la bande de Gaza. Une première dans l’histoire de la justice américaine : elle obtint en 2012 la condamnation de la Syrie et de l’Iran pour avoir soutenu "des militants palestiniens" dans l’attaque suicide. La US District Court of Washington évalua le dommage à 323 millions de dollars, dont jamais un centime ne fut payé.

Contre la Bank of China

Said Al-Shurafa intervient dans le second volet de la procédure entamée par la famille : une plainte contre la Bank of China (BOC), l’ancienne banque officielle chinoise, partiellement privatisée aujourd’hui.

Au début des années 2000, le Palestinien et son épouse vivaient en Chine, dans la province de Guangdong. Officiellement, ils y géraient une entreprise d’import-export de vêtements et d’autres biens à destination de la famille commerçante basée à Gaza. Mais selon les avocats de la famille Wultz, qui ont bénéficié du témoignage rarissime d’un membre du cabinet du Premier ministre israélien entre 1988 et 2007, Shlomo Matalon, des "millions de dollars" ont été transférés au Hamas et au Jihad islamique via les comptes des Al-Shurafa auprès de la Bank of China. Said Al-Shurafa aurait été en Chine, d’après les services israéliens, "un opérateur et un agent" des deux groupes chargés de blanchir l’argent venu d’Iran, de Syrie (où est basé le Jihad islamique) et du Moyen-Orient.

M. Matalon a aussi indiqué dans sa déclaration au tribunal américain que les agents du contre-terrorisme israélien avaient prévenu les autorités chinoises en avril 2005 que plusieurs comptes de la Bank of China servaient à financer les deux groupes radicaux palestiniens. Les avocats de la banque chinoise, sous forte pression américaine, nient que cette réunion ait eu lieu.

Said Al-Shurafa a été expulsé de Chine en 2008. On ignore dans quels pays il a séjourné avant d’être admis avec sa famille en Belgique.

Malgré le soutien initial d’Israël, les avocats new-yorkais n’ont pas réussi à obtenir le témoignage d’un officier du renseignement israélien, Uzi Shaya qui avait assisté à cette réunion présumée avec les Chinois en 2005. Selon la presse israélienne, le gouvernement Netanyahou s’y est opposé car il devait faire en mai de l’an dernier une visite officielle en Chine.

Affaire à suivre.



Des "millions de dollars" sur des comptes en Chine

Des "millions de dollars" ont transité par les comptes en Chine du couple Al-Shurafa, qui vit aujourd’hui à Liège dans une modeste maison, bénéficiant du droit d’asile. C’est la clé de la plainte adressée par la famille Wultz contre la Bank of China (BOC). Cette accusation a été faite par un ancien chef de département du bureau du Premier ministre israélien, qui avait pour fonction de résumer les informations collectées par les services secrets israéliens.

Deux comptes auprès de la BOC, ouverts au nom des Al-Shurafa selon cette source, ont vu passer de nombreux transferts d’argent opérés par le Jihad islamique et le Hamas entre juillet 2003 et 2008, lorsque ces comptes ont été fermés et que les Al-Shurafa ont été expulsés de Chine. Les montants variaient et étaient régulièrement juste en dessous de la barre des 100 000 dollars (par exemple 99 970 dollars).

L’argent provenait directement des deux mouvements palestiniens, mais aussi de sociétés diverses, par exemple d’électronique. Les avocats reprochent à la BOC d’avoir laissé faire alors que plusieurs indices indiquaient un processus de blanchiment d’argent. Les montants transmis étaient, par exemple, directement convertis en cash le jour même ou le jour d’après du dépôt. La BOC nie avoir sous-estimé ce processus, tandis que la famille gazaouite a affirmé, à l’agence Reuters l’an dernier, avoir été ruinée par la plainte déposée aux Etats-Unis. Les comptes à la BOC, dit-elle, lui permettaient de payer ses importations chinoises.