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ÉVOCATION

PITALIQUE]ar mon sang, je suis albanaise. Par ma nationalité, indienne. Par ma foi, je suis une religieuse catholique. Pour ce qui est de mon appel, j'appartiens au monde. Pour ce qui est de mon coeur, j'appartiens entièrement au Coeur de Jésus.»

C'est en ces termes qu'avait l'habitude de se présenter Mère Teresa de Calcutta, l'une des figures les plus médiatiques du siècle dernier. Ce petit bout de femme extraordinaire dont le visage ridé et la silhouette menue ont marqué des générations entières -même parmi ceux qui ne se revendiquent pas du christianisme- sera béatifié ce dimanche par le Pape Jean-Paul II, six ans seulement après sa mort.

Née de parents albanais le 26 août 1910 à Skopje (Macédoine), Gonxhe Agnes Bojaxhiu -son véritable nom- avait douze ans lorsqu'elle découvrit sa vocation pour la vie consacrée. Ce fut un véritable bouleversement, confia-t-elle beaucoup plus tard, car ce n'était pas du tout ce qu'elle croyait désirer. Certes, elle était ouverte aux autres, dynamique et volontaire, mais elle ne s'imaginait pas devenir religieuse et accepter les règles si strictes de la vie conventuelle.

Ce n'est que six ans plus tard, à l'âge de 18 ans, qu'elle décida finalement de tout quitter pour entrer à Dublin dans l'ordre des soeurs de Notre-Dame de Lorette. A partir de ce moment, elle ne douta plus un instant de sa vocation.

Le 24 mai 1931, après deux années de formation au noviciat de Darjeeling (Inde), la jeune libanaise prononce ses premiers voeux et choisit pour nom de religieuse celui de Teresa. Elle est alors envoyée au Collège Sainte-Marie, la seule école catholique pour filles de Calcutta, où elle enseigne l'histoire et la géographie. Pendant vingt ans, Soeur Teresa va vivre dans cette ville sans jamais vraiment s'y intégrer. Devenue directrice, elle accomplissait consciencieusement son travail derrière les grands murs protecteurs du Collège, ignorant pratiquement tout des misérables qui vivaient juste sous sa fenêtre.

On comprend dès lors qu'elle fut terriblement bouleversée lorsqu'un jour de l'année 1946, son regard croisa celui d'une femme en train de mourir de faim sur un trottoir de Calcutta, les pieds dévorés par les rats. «Elle n'a qu'à crever dans la rue», s'entendit-elle répondre lorsqu'elle chercha à la faire admettre dans un hôpital.

La vie de Soeur Teresa ne basculera toutefois que le 10 septembre 1946. Ce jour-là, dans le train qui l'amène à Darjeeling, elle entend un appel. Un appel de Dieu. «Le message, expliqua-t-elle plus tard, était clair. Je devais quitter le couvent et aider les pauvres en vivant parmi eux. C'était l'ordre de tout laisser et de suivre le Christ dans les slums (bidonvilles) pour le servir parmi les plus pauvres. J'ai donc dû faire une demande auprès de l'archevêque de Calcutta.»

Créer un ordre n'est pas une simple formalité. Rome hésite toujours à accorder l'autorisation d'une fondation nouvelle. Il existe, en effet, d'innombrables instituts féminins qui, après avoir connu un fort recrutement, finissent par s'amenuiser, faute de vocations. Mais après deux longues années qui lui paraissent interminables, Soeur Teresa reçoit enfin l'autorisation de quitter les Soeurs de Lorette et de se lancer dans l'aventure. Sa première préoccupation est de nourrir, vêtir, soigner et éduquer les enfants qui vivent dans la rue. Les débuts sont difficiles: la sécurité matérielle et le relatif confort du couvent lui manquent. Mais la religieuse s'accroche et décide de faire confiance en la Divine Providence.

Sa persévérance est finalement récompensée: des jeunes filles, de plus en plus nombreuses, affluent de tous les pays du monde pour embrasser son idéal de vie. Approuvé par le Pape le 7 octobre 1950, l'Institut des Missionnaires de la Charité n'a cessé de prospérer depuis lors et compte aujourd'hui quelque 4000 soeurs et plus de 500 frères, répartis dans 120 pays différents.

La vie de ces religieuses et religieux est d'autant plus exemplaire qu'ils sont eux-même astreints à une rude discipline. Aux voeux traditionnels de pauvreté, chasteté et obéissance, ils en ajoutent effectivement un quatrième, celui de vivre perpétuellement au contact de la souffrance et de la misère, sans jamais accepter aucune récompense matérielle pour leur travail. Ainsi, chaque religieuse n'a-t-elle droit qu'à trois vêtements: un qu'elle porte sur elle, un autre destiné au lavage et un troisième pour les grandes occasions. «Le coeur des pauvres s'ouvre quand nous pouvons affirmer que nous vivons comme eux», aimait encore à dire la future bienheureuse. Nourriture, vêtements, tout doit être comme ce qu'ont les pauvres. "

Cet engagement en faveur des plus démunis (lépreux, sidéens, sans-abri, orphelins, etc.) ne serait toutefois possible sans la prière et les sacrements. «Notre vie, insistait Mère Teresa, doit être reliée au Christ. Si nous ne nous maintenons pas sous le regard de Dieu, notre labeur est inutile et nous ne pourrons progresser.» Car c'est le Christ affamé, emprisonné, malade et en haillons que ces religieux et religieuses servent dans les pauvres.

En Belgique, il existe deux petites communautés de Missionnaires de la Charité. L'une est installée à Gand, l'autre à Bruxelles. Vêtues comme leur fondatrice du traditionnel sari blanc, les cinq religieuses qui vivent dans le quartier populaire de Saint-Gilles sont tellement discrètes qu'il en est encore parmi leurs voisins qui ignorent complètement leur existence. Ce qu'elles font en faveur des plus pauvres mérite pourtant qu'on en parle. Car loin de se contenter de visites amicales aux malades et vieillards du quartier, elles distribuent chaque jour plus de 150 repas chauds aux démunis et partagent leur demeure avec une quinzaine de femmes et d'enfants sans domicile fixe.

Fidèles à l'esprit de Mère Teresa, ces cinq femmes mènent une vie particulièrement austère, pas très différente, en fin de compte, de celle que connaissent leurs consoeurs en Inde ou en Afrique. «Quand je suis arrivé ici, explique Soeur Celinia, la supérieure de la communauté, je n'avais pour bagage qu'une simple boîte de carton, contenant deux saris et quelques vêtements. Lorsque je repartirai de Bruxelles pour rejoindre ma nouvelle affectation, je n'aurai rien de plus. Tout ce que nous recevons est partagé avec le reste de la communauté.»

La religieuse reconnaît elle-même qu'il n'est pas facile de se plier à une telle règle de vie, surtout lorsque l'on vient d'Occident et que l'on a connu le confort et la sécurité. C'est d'ailleurs probablement pour cette raison que les vocations sont si peu nombreuses en Europe et aux Etats-Unis. «Devenir Missionnaire de la Charité, explique-t-elle, c'est renoncer au luxe et à la facilité, vivre de la Divine Providence, être toujours prête à partir pour une nouvelle mission, ne pas avoir de chambre à soi, en rien posséder...»

Présente sur tous les fronts de la misère, Mère Teresa ne s'est pas limitée à créer une congrégation religieuse. Avec l'aide d'une Belge, Jacqueline De Decker, elle a également suscité tout un courant spirituel de coopérateurs laïcs, partageant son esprit de prière, de simplicité et de sacrifice. Mais s'il comptait encore quelque 6000 personnes au début des années 90, ce mouvement traverse aujourd'hui une crise profonde. Peu de temps avant sa mort, Mère Teresa a effectivement pris la décision de transférer la responsabilité de ce mouvement, d'abord porté par des laïcs, aux Missionnaires de la Charité. Un sort analogue a été réservé à la Fondation Mère Teresa, érigée en Belgique en 1967 par le Baron Evance Coppée et des amis. Bref, des décisions arbitraires et autoritaires qui ne furent pas toujours appréciées de ses admirateurs.

Car la future bienheureuse avait aussi ses petites faiblesses. Certaines de ses prises de position suscitèrent d'ailleurs parfois de vives réactions. En 1995, par exemple, elle invitait les Irlandais à voter pour le maintien de l'interdiction du divorce. En soi, rien d'étonnant ni de répréhensible, mais quelques mois plus tard, dans «Ladies Home Journal», elle confiait à propos du futur divorce de son amie Diana: «C'est bien que ce soit fini. Personne n'était vraiment heureux.» Des déclarations contradictoires, qui seraient peut-être passée inaperçues sans la vigilance de Christopher Hitchens, journaliste britannique. «Avec Mère Teresa, les pauvresses ont droit à des sermons sur la morale et sur l'obéissance, écrit-il dans un ouvrage intitulé «Le Mythe de Mère Teresa» (Dagorno, 1996), les princesses, elles, bénéficient de tous les pardons et de toutes les indulgences.»

Certaines de ses fréquentations lui furent également reprochées. Toujours d'après Christopher Hitchens, Mère Teresa aurait effectivement obtenu des fonds de personnages peu recommandables, comme l'ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier et Charles Keating, l'un des plus grands fraudeurs de l'histoire financière des Etats-Unis. En 1990, elle n'eut également aucun scrupule à déposer une couronne de fleurs sur la tombe de l'ancien dirigeant stalinien, Enver Hodja, fondateur d'un des régimes les plus répressifs des Balkans.

Quant à l'aide apporté aux plus pauvres, le bilan n'est pas aussi clair qu'on l'imagine. Des médecins britanniques et américains ont, par exemple, relevé à Calcutta le niveau très aléatoire des pratiques médicales dans les petites cliniques de Mère Teresa: pas d'entalgiques, des seringues lavées à l'eau froide, un régime alimentaire redoutable pour les patients et surtout une attitude très fataliste à l'égard de la mort. On trouve d'ailleurs une certaine exaltation de la souffrance et de la pauvreté dans les textes rédigés par Mère Teresa. Car si elle s'est portée avec zèle au chevet de notre monde malade, elle ne s'est pas contre jamais battue pour transformer les structures d'injustice qui engendrent la pauvreté. «Il y a quelque chose de très beau à voir les pauvres accepter leur sort, le subir comme la passion du Christ, disait-elle. Le monde gagne beaucoup à leur souffrance.»

Sur le plan théologique et moral, la future bienheureuse ne brillait pas non plus par son ouverture et son modernisme. Attachée aux valeurs les plus traditionnelles de l'Eglise et farouchement opposée à la contraception, la religieuse avait assuré un jour que si elle avait vécu à l'époque de Galilée, elle aurait donné raison à l'Eglise. «Mère Teresa, explique Christopher Hitchens, défend une version très intense et très simplifiée du fondamentalisme chrétien. Adoptant une approche traditionnelle du stoïcisme et de la résignation, elle assimile la souffrance des pauvres à un don de Dieu.»

Même si le parcours de la fondatrice des Missionnaires de la Charité n'est pas exempte de faux-pas, il reste malgré tout un exemple et une interpellation. Jamais, en effet, une femme n'a à ce point partagé la vie des plus pauvres. «Une goutte de délivrance dans un monde de souffrance», reconnaissait-elle elle-même. «Mais si cette goutte n'existait pas, ajoutait-elle, elle manquerait à la mer.»

© La Libre Belgique 2003