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La scène fait polémique outre-Manche. Qui a pu s'en prendre aux noms de ceux qui ont tenté de traverser la Méditerranée ?

L’œuvre était destinée à devenir un mémorial pour les victimes de la "Forteresse européenne". Finalement, elle devient un manifeste contre la "violence systématique" exercée à leur encontre.

L'artiste turque Banu Cennetoğlu a eu la mauvaise surprise de voir sa réalisation saccagée dans les rues de Liverpool. L'objet du litige : une liste des 34.361 migrants morts en tentant de trouver refuge en Europe. Installé sur des panneaux sur 280 mètres, il n'en reste que des lambeaux. Et ce n'est pas la première fois que cela arrive. Déjà détruite fin juillet, sa nouvelle version a connu le même sort.

"Attristés par cet acte de vandalisme insensé"

"The List" avait pourtant déjà été exposée dans d'autres pays sans incident. Aux Pays-Bas, aux États-Unis, mais aussi publiées dans des journaux en Grèce et en Allemagne. Cette fois-ci installée à l'occasion de la Biennale de Liverpool, près de la cathédrale, il en a été tout autrement.

Le réseau "United for Intercultural Action", qui dénonce le racisme et soutient les réfugiés, a fait part de son désarroi dans un communiqué conjoint avec Cennetoğlu. "Nous sommes attristés par cet acte de vandalisme insensé. Nous exprimons surprise et dégoût à une agression si rare dans cette ville. Nous travaillerons afin d'essayer de transformer cette action en un élément positif pour promouvoir une société tolérante et compatissante".

La Biennale a apporté son soutien sur Twitter et elle n'est pas la seule. Plusieurs messages dénoncent ce saccage qui n'a pas manqué de faire réagir en Grande-Bretagne. "Honte aux ceux qui ont déchiré ces feuilles !", peut-on y lire. Ou encore "pourquoi se sentir menacé par une liste de réfugiés ?".



Un travail de fourmi et un bilan macabre

Cette liste est le résultat d'une très longue démarche initiée par Cennetoğlu. Lorsqu'elle était à Amsterdam, elle a commencé à parcourir les archives des ONG pour établir à l'époque un document de 15 pages et 6.000 noms. En date du 5 mai 2018, ce travail de longue haleine est presque six fois plus long. Il rassemble tous les migrants qui sont morts en Europe ou à ses frontières, en tentant de la rejoindre.

L'immense majorité des personnes n'ont pas puêtre identifiées. Seulement un peu plus de 1.000 d'entre elles ont pu avoir autre chose qu'un "N.N." à la place de leurs noms. À chaque fois, Cennetoğlu a tenté d'identifier leurs régions d'origine, les causes et les dates des décès, de 1993 à nos jours. Près de 80 % d'entre elles ont péri par noyade. Environ 400 autres se sont suicidées et des milliers sont morts dans les centres de détention, les unités d'asile, etc. Et le décompte est probablement en deçà de la réalité.

Ces chiffres élevés sont en bonne partie dus aux migrations de ces dernières années. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), pas moins de 17.000 personnes sont mortes ou ont disparu en Méditerranée depuis 2014. La plupart tentait le passage vers Malte et l'Italie depuis la Libye et la Tunisie. Toujours selon l'OIM, il s'agit de la route migratoire la plus meurtrière au monde.