Une nouvelle révolution cubaine

Boris Toumanov, à Moscou, et Bosco d’Otreppe Publié le - Mis à jour le

International

Sans précédent dans l’histoire des relations entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe russe le contact direct qui aura lieu vendredi le 12 février à l’aéroport de La Havane entre le Pape François et le patriarche Cyril n’est devenu possible que grâce à un entrelacement quasi fatal des facteurs de la politique ecclésiastique et de la politique internationale. Le fait que les deux chefs d’Eglise aient choisi un lieu neutre pour leur premier rendez-vous semble indiquer qu’ils avancent à tâtons.

Il n’en semblerait pas moins que le patriarche Cyril quant à lui poursuit certains buts précis dont avant tout son désir d’augmenter son poids symbolique à la veille du VIII Concile panorthodoxe qui aura lieu en juin prochain à Crète. Cela pour renforcer les positions de l’Eglise orthodoxe russe face au Patriarcat de Constantinople qui jouit de droit d’ancienneté. Pour le patriarche Cyril il s’agit, en l’occurrence, d’une nécessité primordiale dans une situation où la crise actuelle dans les relations entre Moscou et Kiev crée en Ukraine une scission religieuse lourde pour l’Eglise orthodoxe russe de la perte de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui appartient actuellement au Patriarcat de Moscou.

D’autre part, l’Eglise orthodoxe russe ne cache pas son inquiétude face au prosélytisme du Vatican qui se traduit ces derniers temps par l’intensification de l’activité des adeptes de l’Eglise grecque-catholique dans les régions ouest de l’Ukraine où ils ont usurpé certaines paroisses orthodoxes. Dans ce contexte il est symptomatique que le pape François a soudain renoncé à ses plans de visiter l’Ukraine où il était invité à plusieurs reprises par le président Porochenko.

Cependant, indépendamment de ces contraintes le pape François et le patriarche Cyril ont toutes les chances de trouver un terrain d’entente pour condamner les persécutions des chrétiens au Moyen Orient et en Afrique, et tout porte à croire que leur déclaration commune sera consacrée essentiellement à ce problème.

On retiendra que les deux Eglises restent solidaires dans leur conservatisme traditionnel qui leur interdit de tolérer les avortements, les contraceptions artificielles, les mariages homosexuels etc. Toutefois nombre d’observateurs en Russie qui constatent certaines « déviations libérales » dans l’attitude du pape François dans ces problèmes estiment que cette tendance risque de créer un nouveau point de discorde entre le Vatican et le patriarcat de Moscou qui n’est pas prêt à suivre une telle évolution.

Mais tout compte fait le rapprochement entre les deux Eglises, pour symbolique qu’il soit, peut profiter au Kremlin dans la mesure où le pape François occupait ces derniers temps une position modérée, sinon conciliante vis-à-vis de la politique de Moscou qui suscitait des critiques très acerbes de ses partenaires occidentaux. En effet, pendant que tout le monde dénonçait « l’agression russe contre l’Ukraine » le pontife ne regrettait que « la guerre fratricide » dans ce pays.


Les trois avantages que pourra en tirer le Vatican

Affirmer son leadership au sein de la chrétienté

Depuis l’entame de son pontificat, François a placé l’œcuménisme et le dialogue interreligieux en tête de ses priorités. Comme ce fut le cas auparavant - tout particulièrement sous Jean-Paul II, le Vatican s’affirme avec François comme l’arbitre des relations entre les Églises chrétiennes. Alors qu’il se rendra en Suède le 31 octobre prochain pour le cinquième centenaire de la Réforme de Martin Luther, et alors que ses relations avec Bartholomée, patriarche de Constantinople, sont au beau fixe, le pape François est devenu un acteur central dans les relations entre les chrétiens.

Par ailleurs, ce rôle d’arbitre et de facilitateur, le pape entend en profiter au maximum. Il sait que face à la disparition progressive des chrétiens d’Orient, l’union des Églises chrétiennes est indispensable pour venir en aide à ces populations. La rencontre de vendredi s’inscrit dans une telle optique.

Confirmer un rapprochement avec Moscou

Au vu des liens très importants qui existent entre l’État russe et l’Église moscovite, un dialogue entre le pape et le patriarche Cyril est aussi un dialogue indirect tenu avec Vladimir Poutine (que le pape a déjà rencontré plusieurs fois). L’affirmation d’un rapprochement entre le Vatican et Moscou est lui aussi très stratégique au vu de l’implication russe en Syrie. Cette semaine, en réponse à une interview au journal italien le « Corriere della Serra », le pape s’est montré très clair, rappelant l’importance de parler avec les Russes en vue de la paix mondiale. « Sur le printemps arabe et sur l’Irak, on pouvait se représenter auparavant ce qui allait se passer », a expliqué François. « Et en partie il y a eu une convergence d’analyses entre le Saint-Siège et la Russie. En partie… Car il ne faut pas exagérer : la Russie a ses propres intérêts »

Souligner son pouvoir diplomatique

Si cette rencontre porte la marque de la diplomatie du pape François, diplomatie qui s’appuie sur la rencontre interpersonnelle et fraternelle, si le patriarcat de Moscou a rappelé que cette rencontre était pour lui une étape décisive dans les relations entre les Églises, le rendez-vous de ce vendredi revêt une dimension diplomatique certaine. Le pape et le Vatican affirment par là leur « soft power » diplomatique.

« Je ne pense pas que cette rencontre aura des conséquences diplomatiques. Mais permettra-t-elle au Saint-Siège de se présenter comme espace de recours en cas d’éventuels autres blocages entre Moscou et l’Union Européenne ? Oui », expliquait cette semaine sur LaVie.fr François Mabille, professeur de sciences politiques à l’université catholique de Lille. « Le pape se place systématiquement dans une posture de dialogue et donc d’intermédiaire. Le rapprochement entre l’Iran et les États-Unis ne peut pas se comprendre si l’on n’a pas en tête que depuis des années, depuis Benoît XVI, une commission islamo-catholique qui se réunit régulièrement à Rome a fourni un espace de rencontre où Iraniens et Américains ont pu s’écouter et dialoguer. Ça a été même chose pour Cuba et les États-Unis : le Saint-Siège a joué ce rôle-là. »