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PORTRAIT

Sur l'estrade de l'hémicycle, le colosse qui a oeuvré des mois durant au service de Valéry Giscard d'Estaing à Bruxelles, remballe la tortue vert et or à tête de dragon que le président a fait venir de Chine pour inspirer les travaux de la Convention sur l'avenir de l'Europe et symboliser «la démarche prudente qui aboutit à son objectif». L'animal ne sortira peut-être plus de sa boîte: les penseurs de l'Union de demain ont finalisé vendredi leur projet de traité constitutionnel européen, que leur président Giscard livrera le 20 juin aux chefs d'Etat et de gouvernement. «La tortue a fait son chemin et, comme je l'avais souhaité et comme le savent les habitants du pays d'où elle vient, lentement et sûrement, elle semble être arrivée près du but.»

«Bien entouré»

Avec son indécrottable accent auvergnat et sa diction empruntée, Valéry Giscard d'Estaing, homme bien né qui se voulait

«moderne et proche des gens» mais était caricaturé sous les traits de Louis XV, ne laisse pas grand monde indifférent.

Sa nomination à la tête de la Convention avait déjà témoigné de l'ambivalence des sentiments qu'il inspire. C'est grâce au soutien déterminé de Jacques Chirac, qui ne souhaitait pas l'avoir dans les pieds durant sa campagne électorale, que VGE avait été désigné par les Quinze le 15 décembre 2001. Faute d'un consensus franc sur son nom, le Français s'était vu adjoindre les services de deux vice-présidents, les anciens premiers ministres belge Jean-Luc Dehaene et italien Giuliano Amato. Comme cela, «il est bien entouré», avait lâché le Belge Guy Verhofstadt, très fier d'avoir sorti de son chapeau la solution du trio.

L'équipe a au demeurant «très bien fonctionné, assure aujourd'hui Jean-Luc Dehaene, nous étions parfaitement complémentaires. La Convention peut être heureuse d'avoir eu Giscard comme président. C'est lui qui lui a donné de l'ambition, qui l'a vraiment guidée et je suis sûr que, demain, il sera aussi le meilleur défenseur de son résultat». Vendredi dernier, VGE a reçu fleur sur fleur de ses conventionnels. Après 16 mois de vie commune, il a réussi à forcer le respect et l'admiration de ses ouailles, même si les sentiments qu'il suscite demeurent encore souvent mélangés. «Je ne peux imaginer un président qui aurait pu faire ce travail de façon plus habile et plus efficace», a reconnu le parlementaire néerlandais Frans Timmermans, «mais il est quand même difficile de le trouver sympathique!».

Des débuts difficiles

Vu et (mé) connu à travers ses 50 ans de vie publique, l'homme a eu du mal à se faire accepter et apprécier sur la scène européenne du XXIe siècle. Son grand âge (77 ans) n'en faisait a priori pas l'homme idéal pour incarner l'Europe du futur même si, comme il se plaisait à le rappeler, il était plus jeune que Benjamin Franklin à l'époque de la Convention de Philadelphie, ou que l'ex-président de la Commission Jacques Delors. Bien qu'il puisse se prévaloir d'un brillant passé européen - il est à l'origine du Système monétaire, du Conseil européen et de l'élection des eurodéputés au suffrage universel -, sa déconnexion des affaires communautaires ne plaidait pas non plus en sa faveur; «demander à Giscard de faire une constitution européenne, c'était comme demander à Brejnev de faire la constitution russe», assène le Pr Franklin Dehousse (ULg). Le style de l'ancien président, cette pointe d'arrogance et de condescendance, très «France d'en haut», qu'on voit poindre dans ses interventions, inquiétaient plus encore les conventionnels; «il lui faudra apprendre à travailler dans la collégialité», avait attaqué d'emblée le commissaire européen Michel Barnier, qui l'a «pratiqué» sur la scène française. Quant à la polémique sur ses émoluments bruxellois, elle avait fini d'accompagner la montée de VGE au perchoir de la Convention de scepticisme et de méfiance.

Le congrès, une idée fixe

Sa manière de mener les sessions - «monarchique», aux yeux du conventionnel polonais Jozef Oleksy - irritent assez rapidement. L'homme a le chic pour constater des consensus sur des idées qui n'en recueillent pas ou de voir de grandes majorités là où quelques conventionnels, issus souvent de grands pays, donnent un avis isolé. Il oublie les interventions qui ne lui plaisent pas et pousse celles qui le séduisent. «Les communistes éclairaient le peuple, Giscard éclaire les conventionnels!», sourit un représentant d'Europe centrale. Alliant ruse et intelligence, le président mène les travaux aussi près que possible des idées qu'il s'est forgées, s'investit et explore les sujets qui, comme les institutions ou la politique étrangère, l'intéressent particulièrement.

En même temps, il comprend vite que, pour se faire respecter, sa Convention doit fournir un texte qui tienne juridiquement la route. Le 28 octobre 2002, il présente donc une ossature de constitution européenne, laquelle porte sa griffe tout comme l'architecture institutionnelle et le préambule la porteront plus tard. «Giscard a sa vision des choses, remarque Michel Barnier. Mais il a accepté quelquefois de relativiser ses propres convictions pour accepter celles des autres et aboutir au résultat commun.» Pas toujours facilement, cela dit. Si ses idées ont évolué à certains égards au fil du temps, le président a eu du mal à faire le deuil de sa volonté de créer un congrès des peuples comme point de contact entre les mondes parlementaires européen et nationaux. Il a maintenu son idée jusqu'aux derniers jours de la Convention en dépit des attaques incessantes, persuadé qu'il était d'avoir été mal compris. Mais c'est avec sourire qu'il dira à l'Espagnol Iigo Mendez de Vigo, qui faisait rapport d'une réunion conjointe de parlementaires européens et nationaux le 11 juin: «Vous avez constitué un congrès, je vous en remercie à titre posthume!»

L'ultime oeuvre

L'homme ne manque en fait pas d'humour - pas toujours consciemment d'ailleurs. Il sait se montrer charmant et charmeur, surtout en petit comité lorsque s'efface la distance, mais il a aussi le sens de la répartie et de la phrase assassine, comme peut en témoigner le président de la Commission, Romano Prodi, avec lequel il s'est engagé dans un véritable combat de coqs. Au-delà de la querelle interpersonnelle, VGE, qui a siégé au Conseil et au Parlement, apprécie mal la Commission. S'il la voit bien gérer l'Union en interne, il garde une approche plus intergouvernementale pour les relations de l'Europe avec l'extérieur.

Pendant des mois, il a d'ailleurs choyé les chefs d'Etat et de gouvernement: il leur a fait rapport et a écouté leurs demandes, surtout s'ils dirigeaient de grands pays. Mais lorsque, dans la dernière ligne droite, le conservatisme de leurs représentants a menacé les travaux de sa Convention, le deus ex machina s'est spectaculairement tourné vers les parlementaires, majoritaires dans l'enceinte. «La Convention et lui se sont rencontrés sur le point essentiel qui était la volonté d'aboutir et de construire un projet aussi cohérent et fort que possible, estime le Français Olivier Duhamel. Elle existe très fortement chez lui, notamment parce que c'est l'ultime oeuvre de sa vie.»

© La Libre Belgique 2003