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Alimentation
Un regard africain sur la crise
M.F.C.
Mis en ligne le 18/10/2008
Cette crise financière des pays riches ne m'a pas surpris." Mamadou Cissokho, président honoraire du Roppa (Réseau des organisations paysannes d'Afrique de l'Ouest) était à Bruxelles, cette semaine, dans le cadre de la Journée mondiale de l'Alimentation (lire LLB du 16-10). Pour lui, crises alimentaire et financière sont liées. La seconde, a-t-il noté, survient "alors que depuis les années 80, la richesse croît mais avec de plus en plus de chômeurs en Europe, qu'il y a de plus en plus de délocalisation et que, depuis les années 90, il y a une concentration de plus en plus grande des services, biens et capitaux. Ce qui faisait la force du capital en Europe - l'existence d'une classe moyenne - disparaît, alors qu'on nous le présentait comme un modèle. On pouvait donc voir venir cette crise".
Pour M. Cissokho, elle n'est pas sans ressemblances avec la crise alimentaire. "Le monde s'est engagé dans la déréglementation; il fallait "laisser le marché agir". Mais c'est qui "le marché" ? Pour nous, agriculteurs, c'est clair : pour chaque produit agricole, "le marché", c'est 4 ou 5 grandes entreprises dans le monde. Idem pour la distribution... Ces entreprises contrôlent tout mais on dit que c'est "le marché" qui s'en charge. Quels sont les mécanismes de contrôle de ces entreprises ? L'homme va de l'état sauvage à la civilisation, mais pour l'économie, on est revenu en arrière, à la loi de la jungle où le gros mange le petit - alors que toute l'histoire de l'humanité va contre cela, travaille à protéger le petit pour qu'il puisse vivre aussi. Tout le monde - syndicats, organisations civiles, etc. - a dit que la dérégulation conduirait au chaos. On y est."
Croissance sans chômage
Pour Mamadou Cissokho, des solutions existent.
Réintroduire des régulations : "sans en arriver à des régimes étatiques, les gouvernements doivent avoir des droits de regard, de contrôle sur l'économie" .
Introduire de nouveaux indicateurs pour calculer la croissance d'un pays : 1° La sécurité de l'emploi ("une croissance qui crée du chômage, ce n'est pas un pro grès"); 2° L'accès aux services de base (" aux Etats-Unis, 57 millions de personnes, soit 1 sur 5, n'a pas accès à l'assurance-maladie" ); 3° La souveraineté alimentaire : "chaque pays doit avoir le droit de produire sa nourriture, donc de se protéger".
Certains économistes mettent en garde contre toute réaction protectionniste à la crise financière, affirmant que c'est l'erreur qui fut commise après celle de 1929 et l'aggrava jusqu'à favoriser la guerre. Qu'en dit M. Cissokho ? "Que 1929 n'est plus possible aujourd'hui : le contexte est radicalement différent, le monde bien plus interconnecté qu'alors. Aujourd'hui, 90 pc du commerce européen est intra-européen; le protectionnisme ne concernerait que les 10 autres pour cent. Protéger, c'est faire en sorte que les quantités qui entrent ne déstabilisent pas ce qui se fait en interne. Les Chinois ont ouvert leur marché une fois que le protectionnisme leur a permis d'être prêts" à en supporter le choc.
"Il faut redonner sa place à l'agriculture , plaide M. Cissokho. Les politiques d'ajustement structurel imposées par le FMI et la banque mondiale ont vidé les villages. Nos jeunes paysans sont partis vers les villes, où ils sont confrontés avec le chômage, la drogue, les viols; aujourd'hui, ils quittent les villes pour l'Europe, en pirogue. L'avenir est aux regroupements de pays par région, des régions ouvertes mais qui défendent leur spécificité. Le monde n'est pas un, il ne peut être que pluriel."
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