Move With Africa Trop d’enfants sont exploités et battus par les marabouts. D’autres n’ont pas accès à l’école. Avec son association Djarama, la comédienne Patricia Gomis veut les aider. Par l’art, l’éducation, la conviction et l’engagement. Une élégance de coeur et d’esprit.

D’un côté la mer, les pirogues colorées du Sénégal, celles qui arrivent en Espagne. De l’autre, près de l’école délabrée des arts et métiers, une scène improvisée sur le sable. Entre les deux, environ deux cent cinquante enfants assis sur des chaises en plastique. Quelle direction vont-ils choisir ? Prendront-ils le large? Avec au bout du voyage, au mieux, d’immenses désillusions, au pire, une fin presque certaine? Ou sèmeront ils de nouvelles graines au pays, comme ose l’espérer Patricia Gomis. Comédienne, cette femme engagée est surtout la fondatrice de Djarama, cette association humaniste qui œuvre au profit des enfants défavorisés par des actions culturelles et éducatives, à Dakar et sur la côte Ouest du Sénégal, au petit village côtier de Ndayane, entre autres, à cinquante kilomètres de la capitale. Djarama, comme «bonjour et merci», c’est à la fois, une école, un théâtre jeune public unique au Sénégal, un festival du théâtre pour les enfants des rues et un pole culturel. «On fait de l’éducation populaire. On a une école communautaire. Pour l’instant, il n’y a que deux classes. On avance petit à petit. L’an prochain, on créera une troisième classe. Il y a seulement quinze élèves. On veut leur donner à réfléchir, à entreprendre. On cherche à les intéresser à l’agriculture. Et aujourd’hui, il y a des gamins qui font pousser de l’ail chez eux et cela, c’est formidable. Car plus personne ne cultive de nos jours » nous dit P.Gomis. Bonjour et merci, donc, avec tout ce qui s’est passé entre temps.. Engagée, convaincue et révoltée par la situation de tous ces petits, obligés de mendier pour les marabouts, Patricia Gomis mène tambour battant son festival. Et l’affaire prend de plus en plus d’ampleur.

Des brosses à dents dans les valises d’artistes

Créé en 2013, l’événement, soutenu par l’Institut français, le festival international, dure une semaine entière, entre spectacles, soins bucco-dentaires, ateliers et course d’ânes. Les festivités ont commencé par une déambulation dans la rue d’artistes, de marionnettes géantes, de percussions brésiliennes, de jongleurs, d’acrobates, histoire d’attirer l’attention de la population. Il se déroule à Dakar et sur la plage de Ndayane. A l’heure ou nous l’appelons pour fixer un rendez-vous, Patricia Gomis est occupée au dispensaire de santé où deux cent dix enfants se sont fait soigner, ou arracher, des dents, gratuitement, grâce à l’association "Présence médicale". Car le thème du festival qui se tenait en avril cette année, est le "droit à la santé pour tous". Tous les artistes ont d’ailleurs apporté des brosses à dents et de la pâte dentaire dans leurs valises. Une action ciblée, efficace et pertinente accompagne chaque édition de Djaram’Art. En 2016, elle se nommait "Xalé xalé la" ("Un enfant est un enfant") et voulait défendre les enfants des rues.

Un sujet tabou

Un combat qui tient à cœur à la comédienne, effrayée par la situation, de plus en plus grave, selon elle, au Sénégal. "C’est scandaleux, ce qui se passe ici et personne n’en parle. Le sujet est complètement tabou mais ces enfants, confiés à l’école coranique par leurs parents, sont exploités par les marabouts qui les envoient mendier et qui les battent au retour s’ils ne ramènent pas assez d’argent. Ils sont là tout le temps. Il y en a tellement qu’on ne les voit même plus. On en recense 150 000 dans tout le pays. Certains sont violés aussi et l’autre jour, on en a retrouvés brûlés. Le marabout avait quitté la maison et les avait enfermés. Ils se sont endormis en laissant la bougie allumée. Il y a de plus en plus de rapts d’enfants également. Il suffit de lire la presse sénégalaise.Personne n’en parle, c’est une mafia qui rapporte des millions. Chaque gamin remporte 500 francs par jour. Les rapts d’enfants, c’est pour des sacrifices humains, carrément. L’enfant est un trésor." nous dit-elle la rage au ventre. «La multiplication récente d’enlèvements et de disparitions mystérieuses d’enfants au Sénégal ont suscité beaucoup de tollé au sein de la population et ont fait régner la terreur et l’émoi dans les foyers. Ce phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur a fini par installer un climat de psychose dans la société sénégalaise dans sa globalité. » écrit notamment, dans Dakaractu, le pédopsychologue Bilal Sougou évoquant aussi le trafic d’organes.

Jonglages et acrobaties

Quel badaud, quel touriste pourrait y songer en voyant ces têtes brunes et dents blanches rire aux éclats à la vision des acroportés des comédiens de Guinée Conakry de la Cie Notre Monde et de Suisse, de la Cie Digestif, qui viennent de créer ensemble un spectacle, "Wontanara" après s’être rencontrés ici à Djamara, voici deux ans. Ils sont cinq sur scène, trois hommes guinéens et deux femmes suisses, allient le jeu clownesque, les acrobaties, le jonglage et les ensembles chorégraphiés avec, en prime, un petit tour des standards de la danse classique, hip hop, rock and roll ou autre. Les artistes créent une tour humaine, miment l’ oiseau, créent l’enchantement et prennent un certain nombre de risques. Une fillette d’une dizaine d’années, boudinée dans sa robe turquoise ajourée fait des grands gestes à son petit frère qui fait le clown de l’autre côté de la piste. Elle l’appelle et le tient sagement sur ses genoux avant d’éclater de rire à nouveau. Visuel, corporel et sans parole, ce spectacle raconte la rencontre, l’humour, le jeu et les rangs grossissent dans l’assemblée, les rires fusent de plus en plus. On entend le vent souffler, le ressac de plus en plus puissant de l’Atlantique et les notes de clarinette dont joue le musicien en live. Une belle tranche de sourire communicatif. Le pari est gagné et lorsqu’on demande à la Suissesse Vanessa ce que représente pour elle le fait de jouer en plein air, ici, en Afrique, elle nous dit toute sa réjouissance. "Nous n’avons jamais joué devant autant de personnes. Comme c’est la deuxième fois que nous venons, je suis moins surprise, c’est vrai. Je me souviens, il y a deux ans, on travaillait sur le clown avec des costumes à paillettes et je me demandais ce que cela allait donner ici. Finalement, cela a bien fonctionné. Normalement, à la fin du spectacle, on brandit une tapette à mouches mais les enfants n’ont pas compris que c’était le final et nous suivaient tous en nous imitant. Contrairement aux Européens, sagement assis, en silence, dans la salle, les petits africains ne connaissent pas les codes du théâtre et réagissent de manière très spontanée. C’est vraiment très enrichissant pour nous d’être là." nous dit la comédienne qui s’apprête à partir pour Dakar, où se tient également une partie du festival. Elle y jouera une version en salle de son spectacle , à l’Institut français, cette oasis de paix au cœur de la ville tonitruante.

Les Belges à l’honneur

Juste avant, c’est une comédienne française de la compagnie "Juste après" qui réalisa un très beau solo de danse, «Hybrides» avec une poupée mannequin, une marionnette à taille humaine, son double, son ombre, son sosie, sa sœur. Une belle complicité et une grande solitude émanaient de ce moment d’art sur une scène improvisée, quelques tapis poussiéreux sur lesquels roulent la comédienne et sa poupée. En 2019, le théâtre jeune public belge sera à l’honneur au Sénégal. Le nom de Patricia Gomis n’est d’ailleurs pas inconnu chez nous. Elle était en effet présente aux Rencontres théâtre jeune public de Huy en 2003 lors d’une réunion internationale de l’Assitej, (Association internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse), organisée par l’éditeur Émile Lansman, en vue de créer des liens entre les artistes des différents pays. Ils étaient une dizaine en tout, de France, d’Afrique, du Canada, d’Italie et chacun se souvient des larmes de crocodile que versa Patricia lorsqu’elle dut quitter la petite ville mosane. Esclave en France Cette rencontre a mené à deux créations, "Avanti" (2005), avec Orange Sanguine et La Casquette, et quelques années plus tard, "Moi, monsieur Moi" (2012), un spectacle autobiographique racontant le parcours difficile de Patricia que le théâtre a sauvé, après s’être enfouie de la France où elle dit avoir été esclave. L’histoire d’une enfant née au Sénégal qui, comme beaucoup d’autres, a été donnée à la tante, à la cousine, à l’oncle... L’histoire, parfois cocasse, de toutes celles qui, maltraitées et malmenées, relèvent la tête pour trouver une place dans la société. "Je veux mettre le théâtre jeune public belge à l’honneur car il est d’une incroyable créativité. La Casquette est bien sûr déjà venue ici. L’ASBL Curieuzeneuz, qui nous soutient, également. Ainsi que La Guimbarde avec sa création avec le Burkina et la compagnie de cirque contemporain Carré Curieux. J’ai envie de créer le même système que le théâtre jeune public belge avec une diffusion dans les centres culturels et les écoles pour aller à la rencontre des enfants ». Légende : Patricia Gomis, sur le plage de Ndayane, à cinquante kilomètres de Dakar, pendant le festival Djaram’Art 2018.

© Laurence Bertels