Move With Africa

L’Harmattan souffle à tout rompre. Le vent chaud et sec venu du nord-est emporte avec lui des nuées de sable et les soulève en bourrasques jusqu’à les emprisonner dans les nuages. La couleur du ciel prend alors pratiquement la teinte ocre du sol. La petite ville de Mbaké Cayor, déjà les pieds dans le sable, se situe aux portes du Sahel. Dépassé ce dernier rempart, la piste disparaît sous les roues du 4x4. A quelques centaines de mètres de là, pousse assez étrangement un nouveau site, en témoignent les briques amassées au pied d’un des rares arbres encore pourvu de branchages verts. Non pas une extension de la ville, mais un lieu hautement important pour la communauté mouride, branche d’un islam pratiqué au Sénégal. Au milieu de nulle part, ou de ce qui paraît plutôt l’être, se sont déjà érigées une vingtaine de cases de paille.

Ce lieu n’a pas été choisi au hasard. Il est très précisément le berceau du Mouridisme, là où le Cheikh Ibrahima Fall prêta allégeance au Cheikh Ahmadou Bemba Mbacké et reçu en retour une hache, acte fondateur et symbole de ce qui guiderait son action et celles de ses disciples : celle du don et du travail au service de l’homme, incarnation de Dieu sur terre. De ce guide spirituel est né le mouvement Baye Fall. “ Ce lieu est ivre de Coran ”, souffle Aïssa. Assise à côté de ce que fut jadis le “guigis” auprès duquel se fit la rencontre entre les deux hommes, l’élégante épouse du Marabou Serigne Babacar, à qui fut confiée la revitalisation du lieu saint, retrace l’histoire centenaire du mouvement d’une voix douce et posée. Et évoque ce nouveau projet censé constituer la “ racine identitaire d’un projet de société ”.

© Johanna de Tessières

Le travail pour prière

Nul besoin de tendre l’oreille pour entendre raisonner dans ce vaste lieu les rythmes des djembés perçant le vent, qu’accompagnent de leurs voix quelques hommes. A côté d’eux, une trentaine d’autres, tous coiffés de dreads (comme l’était le Cheikh) s’activent sous un soleil de plomb, empilant les briques pour ce qui sera le pourtour du site. Dans le ciel s’envolent les incantations. “La Allah ila Allah” (Il n’y a d’autre Dieu que Dieu), chante l’un, repris par un autre tout en travaillant.

© Johanna de Tessières

Venant de tous les horizons, ces hommes -et parfois les femmes et les enfants- s’adonnent quotidiennement, sans pause, à cette besogne. Ceci bénévolement et “ le temps qu’il faudra ” pour redonner vie au lieu. Mamadou Ngongo, 37 ans mais en paraissant la moitié, insiste : “ Ce que l’on fait par amour (de Dieu), on le fait sans peine ”. Chacun y donne ce qu’il peut, en travaillant, cuisinant, offrant quelques deniers. “ Nous nous donnons pour l’humain et nous mettons au service de notre prochain pour un idéal : celui de notre foi ”, expliquent les Baye Fall. “ La solidarité est un but en soi ”, commente Seligne Babacar tout en observant ses ouailles, qui le saluent avec un respect rare. En ce sens, le Mouridisme est un “ levier de cohésion sociale ”, complète Aïssa. Saïef Fall intervient à son tour : “ Nous sommes l’armée du travail ”, glisse l’imposant bonhomme. Le travail est ainsi considéré comme une pratique de la foi et intervient dès lors comme une prière permanente. Le mouvement Baye Fall ne se basant pas sur les 5 piliers de l’Islam, ses membres en sont exemptés. “ Le travail est le chemin de l’émancipation et de la dignité humaine ”, résume Gabou Gaye.

© Johanna de Tessières

Un islam d'Afrique noire

Toutes les révolutions se sont faites à la sueur du front ”, poursuit ce fervent croyant. Révolution. Le mot est pleinement assumé. Le bay-fallisme se veut être une “ rupture ” et n'est pas uniquement spirituel mais aussi philosophique, poétique, culturel, économique et social. Redoublant d'intensité au moment de la lutte coloniale par le fait d'une résistance pacifique “ à la Gandhi ”, le mouridisme revendique sa culture africaine, base de la “ révolution ” qu'il veut initier au Sénégal, et sa “ négritude ”, plutôt que de se laisser dicter ses pratiques par l'Occident ou le monde arabe. “ Notre appartenance à l'islam, bien que n'apparaissant pas dans les écrits, ne se justifie pas par l'apparence, par le rituel ou par le respect de certaines formalités qui tiennent du détail. L'Islam peut être celui de diverses cultures et pratiques. Nous sommes musulmans par notre comportement” , se défend Gabou Gaye, alors que ce courant fut longtemps critiqué par les autres branches de l'Islam. “ Le baye-fallisme est un islam ouvert, basé sur l'acceptation de la différence, imprégné des principes et des valeurs islamiques de paix et de respect de l'autre ”, poursuit Aïssa dont la longue et imposante chevelure est drapée dans un tissu aussi bleu que ses yeux. “ Et que l'on peut présenter au monde au moment où l'on n'évoque que les frontières sanglantes de l'Islam ”, ajoute Gabou Gaye. “ Un islam de tolérance ”, glisse d'une voix discrète Seligne Babacar. S'il n'est pas possible de donner un chiffre précis sur le nombre de croyants, il est aisé de constater que le Mouridisme jouit d'une base solide. Et si les désaccords entre la très grande majorité musulmane que compte le pays (85%) et la minorité catholique sont pratiquement inexistants, c'est aussi " en partie du fait du mouridisme ", analyse d'ailleurs Aïssa. Les chefs religieux jouent en effet un rôle déterminent et sont régulièrement consultés par les autorités politiques pour apaiser les tensions lorsqu'elles apparaissent.

© Johanna de Tessières

L'islam est porteur de développement”

La revitalisation de Mbacké Cayor est un des maillons de cette révolution. Ici se concentreront un périmètre agro-écologique -marquant l’importance de l’harmonie entre l’homme et son environnement et la nécessité de combattre la désertification et l’appauvrissement des sols-, une résidence, un lieu de recueillement et de pèlerinage et, enfin, un autre consacré à l’éducation spirituelle, l’enseignement et la formation professionnelle. “Ces deux dimensions, spirituelle et temporelle, vont de pair et permettent d’armer les jeunes pour la vie moderne, précise Aïssa. De plus, cela encourage la jeunesse à rester vivre dans la localité tout en leur garantissant des ressources économiques.” L’exode rural est en effet une réalité pesante et ce projet vise, aussi, à le contrer.

S’il est emprunt de tradition, le mouvement baye Fall est surtout progressiste et fait preuve d’une grande capacité d’adaptation. “Nous sommes tous responsables et c’est par l’action et non par le discours que l’on s’enrichit. A l’heure des défis que nous posent les injustices sociales, la pauvreté, la connaissance, ce projet-ci participe à apporter des réponses concrètes que l’Etat même n’est pas capable de donner. C’est le moment de montrer que l’islam est porteur de développement, que celui-ci se trouve sous nos pieds. Que l’avenir n’est pas ailleurs”, ponctue avec conviction Gabou gaye.

© Johanna de Tessières

A 17 heures, alors que les rayons du soleil se font enfin doux et donnent à Mbacké Cayor sa couleur orangée, les voix des Baye Fall se rassemblent progressivement jusqu’à s’unir dans un chant incantatoire. Leur harmonie, la force qui s’en dégage, la puissance des notes, la conviction lue sur les visages blanchis par la poussière, la proximité des corps fatigués, le respect mutuel qui en émane en font un moment d’exception et clôture ainsi une nouvelle journée consacrée à la communauté, porte de salut des âmes.