Move With Africa Les adultes sont les plus concernés. Mais même ceux qui ne l’ont pas vécu peuvent être touchés.

Cet événement tragique s’est déroulé il y a plus de 20 ans. En avril 1994. Une grande partie de la population rwandaise ne l’a pas vécu. Et pourtant… Selon une étude réalisée en 2009, 26,1 % de la population adulte rwandaise souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT, plus connus sous le nom de PTSD en anglais), contre 10 % en moyenne dans le monde. Ce sont des situations qu’on constate souvent après un conflit armé, un attentat, un accident grave,… "C’est un challenge important pour le système de santé mentale. Il faut prendre un nombre important de patients en charge", souligne Achour Ait Mohand, psychiatre et spécialiste de la santé mentale qui travaille depuis dix ans au Rwanda pour la coopération belge (Enabel depuis 2018). Son champ d’action : la formation du personnel (infirmiers et médecins) et le soutien à la politique de décentralisation des soins vers le milieu rural.

Après le génocide, tout le système de santé était anéanti. Depuis le pays a repris les choses en main. Il y a dix ans, il y avait un seul psychiatre pour tout le pays. Aujourd’hui ils sont 10; et 10 autres sont en formation. Outre deux centres à Kigali - Ndera et le département de santé mentale du CHU -, il existe des centres de santé mentale dans tous les hôpitaux de district. Des animateurs de santé sont aussi présents, qui font de la sensibilisation, aident les familles à s’orienter et à lutter contre le regard des autres. "En Afrique, la maladie mentale est stigmatisée. Avant 1972 et l’inauguration du premier hôpital dédié à la psychiatrie Ndera, les malades les plus dangereux étaient en prison", raconte Achour Ait Mohand.

Les cas de TSPT concernent des personnes qui ont été confrontées à sa mort imminente ou à celle d’un être cher. "La souffrance ressentie, surtout quand il y a une agression physique, comme un viol, est immense. Le fait de vivre près de son boureau ou de sa famille, comme c’est le cas au Rwanda - même si certains génocidaires sont encore en prison -, rend les choses encore plus difficiles. Les troubles liés au génocide peuvent apparaître dans les semaines qui suivent celui-ci, ou même les mois ou les années. Les événements reviennent sous forme de flash-back qui font revivre la souffrance. Et celle-ci peut être toujours aussi intense", souligne le psychiatre d’Enabel. "Certains arrivent à en parler. Cela les soulage mais il reste quand même des traces. D’autres n’arrivent pas. La violence n’est pas simple surtout quand elle est aussi massive. Ce qui est terrible dans le génocide, c’est le désir d’anéantir l’autre, de le déshumaniser. Le traumatisme touche aussi les enfants qui sont devenus orphelins. Trop tôt, ils sont passés à l’âge adulte, responsable de leurs frères et sœurs parfois."

"Il n’est pas rare de voir des enfants dont la mère a été confrontée au génocide pendant sa grossesse avoir aussi des troubles", note Paul Kanyadekwe, psychiatre responsable du service psychiatrique au sein du CHU de Kigali. "I l s’agit d’un phénomène épigénétique. Tout ce qui entoure la personne confrontée au traumatisme peut entraîner une modification de gênes. C’est influencé par l’environnement. C’est un phénomène qui n’est exploré que depuis récemment. On voit cela avec les Juifs aussi. Il y a une transmission transgénérationnelle."

Les commémorations sont toujours un moment fort. "Il est difficile d’ignorer le génocide. Partout des stèles ont été érigées. Personnellement je pense que ce devoir de mémoire est important. Sinon, on risque un déni de ce qui s’est passé. Et cela c’est le plus dur qui puisse arriver aux victimes. Il est important que les choses soient dites et de les enseigner aux plus jeunes", estime Achour Ait Mohand, qui reconnaît que la période des commémorations est aussi un moment difficile. "Les victimes sont souvent plus affectées en avril. Il faut aider les gens à se reconstruire, à se projeter dans l’avenir."

L’évolution est positive. "Nous n’avons plus autant de crises traumatiques qu’il y a vingt ans", souligne Paul Kanyadekwe. "Il existe de nombreux facteurs protecteurs : on a facilité les soins, le logement et l’intégration de la population. Les gens ont confiance en l’avenir car ils se sentent protégés."

Un mémorial avec 10 stèles représentant les 10 paras belges assassinés le 7 avril 1994.
© Solange Berger