A la recherche des "fruits miracles"
Dans le cadre de son année thématique, l'UCL publie un livre sur ses "savanturiers". Tel le Pr Yvan Larondelle, qui a découvert plusieurs "superfruits" exotiques. Il vient de concevoir une friandise à l'extrait d'açaï, bénéfique pour le cœur. Rencontre.
- Publié le 09-09-2016 à 18h40

Cet automne, Yvan Larondelle sera au Brésil, et cet hiver, au Cameroun. Son terrain de chasse, ce sont les forêts tropicales ou les bords de rizière en friche; les lieux où se développent les arbres chargés de fruits aux saveurs inconnues. Il est à la recherche d'aliments auxquels les guérisseurs locaux attribuent de mystérieux pouvoirs comme "raffermir" le sang, guérir les blessures…
Illusion de celui qui aurait trop lu de romans d'aventure ? Loin de là. La recherche d'Yvan Larondelle a commencé au début des années 90, alors qu'il était jeune bioingénieur, avec une thèse réalisée en faculté de médecine. A la frontière de ces deux intérêts : l'impact des aliments sur la santé. "Les aliments peuvent prévenir certaines maladies, retarder l'apparition des pathologies chroniques, comme le cancer, le diabète, l'obésité, les maladies cardio-vasculaires. Dès les années 70, quelques études montraient que l'alimentation peut avoir une influence négative à ce niveau, mais aussi positive."
Le projet de 20 ans sur un coin de table
Alors qu'il vient de décrocher un poste académique à l'UCL dans ce secteur, il rencontre par hasard Hervé Rogez, qui revient du Brésil. Dans la forêt amazonienne, celui-ci a été soufflé par la diversité de fruits et de légumes là-bas, des espèces inconnues chez nous. Sur un coin de table, en un quart d'heure, les deux chercheurs élaborent un projet : voir dans quelle mesure ces fruits sont connus dans la médecine traditionnelle et dans les croyances populaires pour les vertus protectrices contre des pathologies, puis, avec leur bagage de chimiste, caractériser ces produits, et vérifier leur utilité réelle pour la santé. Ensuite, tester ces aliments sur des animaux et des humains. Enfin, étudier l'éventualité de produits dérivés à partir de ces "superfruits".
"En fin de compte, 22 ans plus tard, c'est toujours ce que je fais", résume Yvan Larondelle. En 1994, il décolle donc pour le Brésil, et explore la jungle amazonienne. Une véritable aventure. "Forcément, si vous voulez parler à des guérisseurs locaux, il faut aller dans les petits villages de campagne, s'enfoncer dans les forêts secondaires, peu exploitées. C'est encore très sauvage…" Il se souvient ainsi des nuits en hamac à la belle étoile - l'usage local - dans ce petit village, loin de tout, sans gaz ni électricité, au sol cabossé et où la seule surface lisse était celle… du terrain de foot !
Visite chez la guérisseuse
Une autre rencontre marquante est celle avec une guérisseuse de l'Etat du Para, grâce à l'entremise de paysans du coin. Cette vieille dame a l'habitude d'administrer, aux femmes qui viennent d'accoucher, du jus d'açaï. Elle assure que ce liquide reconstitue le sang, grâce à sa contenance en fer. Dans la région, l'açaï est partout. Les cultures sont légion, et son jus est vendu au bord des routes. Mélangé au manioc, il constitue la nourriture de base. "Les habitants nous en ont donné le premier soir où on est arrivés dans ce village. Par politesse, j'ai mangé tout mon bol. Après, j'en ai reçu autant tous les jours, s'amuse Yvan Larondelle, dans son bureau de la Faculté des bioingénieurs à Louvain-la-Neuve. Je n'osais pas dire que j'en avais marre !"
Démarche risquée
Ce ne sera pourtant que le début de son histoire avec l'açaï, car ces baies aux airs de myrtilles se révéleront surprenantes. Non, l'açaï ne contient pas de fer, mais oui, il a bien un effet sur la santé. "D'abord, au niveau composition, il a un intérêt nutritionnel non négligeable. Ensuite, on a démontré que les composés phénoliques présents dans l'açaï ont un impact très positif pour protéger les constituants du sang des oxygénations intempestives qui prédisposent les gens à développer des maladies cardio-vasculaires. Une consommation régulière d'açaï protège - ce n'est pas le seul produit mais il est très efficace - les lipoprotéines du sang contre l'oxydation."
Yvan Larondelle est à présent à la recherche d'autres de ces fruits exotiques inconnus, aux effets avérés sur la santé. "Cette recherche est une aventure car on a pris le risque de la démarche exploratoire ! On a testé des dizaines de produits, et la plupart du temps, ça ne donnait rien ! Mais après 20 ans, il y a tout de même toute une série de choses qui fonctionne. Au Brésil, cent mille personnes travaillent grâce à l'açaï, maintenant…"
La "mauvaise herbe" oubliée du Vietnam
A chaque voyage et à chaque rencontre, Yvan Larondelle tente de trouver ce que certains appellent à présent des "superfruits". Un terme plus marketing que scientifique selon lui, car bien d'autres fruits et légumes plus communs pourraient mériter ce qualificatif, pour l'une ou l'autre de leurs vertus. Telle la patate, pour sa teneur en amidon, et l'énergie qu'elle procure ! Au Vietnam, Yvan Larondelle a étudié le Sim, fruit d'un arbuste qui pousse comme une "mauvaise herbe" entre les rizières, grâce à une doctorante locale, dont la famille assurait qu'il était un anti-inflammatoire très efficace. Les manuscrits anciens dans lesquels elle s'est plongée le citaient. Les analyses chimiques ont confirmé que ce fruit oublié avait une teneur très élevée d'une molécule (un stilbène) qu'on trouve aussi dans le raisin rouge. "Cette molécule est connue pour son effet immunostimulant , mais on ignorait que ce fruit en contenait", précise Yvan Larondelle. Il partira aussi en janvier au Cameroun et au Sénégal, pour mieux étudier l'amande d'un petit fruit de la forêt, consommé chaque jour par la population locale, et qui contient une huile dotée d'acides gras intéressants pour la santé humaine mais rares. Le but du voyage est d'étudier la possibilité d'une filière de production. L'idée est en effet que ces recherches sur les "superfruits" soient un levier de développement pour la paysannerie locale. Au Brésil, prouver les vertus de l'açaï et concevoir une manière de conserver le jus a permis de mettre sur pied une telle filière. Yvan Larondelle a d'ailleures aidé, comme conseiller scientifique, à créer une spin-off au Brésil. Cette spin-off et d'autres entreprises locales produisent et exportent l'açaï sous forme de concentrés ou d'extraits, qui sont ensuite associés à d'autres jus pour se retrouver dans nos supermarchés.
La "praline" aux super-pouvoirs
La super-aptitude de l'açaï en matière cardio-vasculaire est prouvée : une étude, sur 28 jours et sur des volontaires humains, a montré que la prise quotidienne de l'équivalent en extrait d'un verre de 250 ml de la boisson traditionnelle de ce fruit frais et correspondant à un gramme de composés phénoliques (le "principe actif" de l'açaï), protégeait efficacement le sang.
Pour observer cet effet bénéfique cardiovasculaire, la science recommande en général d'absorber un gramme de ces composés phénoliques. Manger les cinq portions de fruits et légumes recommandés par l'OMS apporte entre 0, 5 et 1 gramme selon le choix des fruits et légumes. Cassis, grenade, framboise en sont très riches.
"Friandise nutritionnelle"
Mais si le compte n'y est pas, il est aussi possible d'avaler chaque jour 4 "pralines" à l'açaï, mises au point par le labo d'Yvan Larondelle. "En fait, nous aimons mieux parler de friandise nutritionnelle, dit-il, en montrant les petits carrés recouverts de chocolat. Le mot praline évoque trop le côté sucré, calorique. Ce que nous avons conçu, c'est une friandise pauvre en calories, mais riche en nutriments de qualité, associés dans des proportions adéquates. Le but, c'est de combler certains manques de notre alimentation actuelle. Nous combinons notamment différents apports de protéines végétales naturelles, pour répondre au final de manière optimale à nos besoins en acides aminés. "
En matière d'acides gras Oméga 3, "les doses incorporées correspondent là aussi aux besoins du corps, pas toujours facile à combler avec notre alimentation, car on trouve des Oméga 3 en quantité importante dans quelques produits seulement (huile de lin ou colza, certains poissons, fruits à coque…). Il y a aussi des fibres alimentaires solubles, dont les quantités incorporées sont censées offrir un effet satiétogène, qui diminue donc l'appétit. Bien sûr, en consommant certains légumes (topinambours, artichauts, oignons…), on peut trouver ces fibres, mais c'est difficile de les associer, et en bonne quantité, pour atteindre cet effet satiétogène… Ici, on l'atteint avec 8 carrés de la friandise." Enfin, il y a l'extrait d'açaï et ses composés phénoliques. Le scientifique insiste : "Avec cette friandise, nous ne voulons pas remplacer une alimentation classique bien équilibrée. Il s'agit plutôt d'un complément alimentaire, mais dans un produit savoureux, plutôt que dans des sachets ou des pilules…" Outre l'açaï, le reste de la composition provient de producteurs wallons. Le labo recherche des partenaires industriels, pour commercialiser sa praline, encore au stade de prototype.