Planète Le groupe pharmaceutique Sanofi a été contraint de mettre à l’arrêt une de ses usines en raison des rejets toxiques dans l’environnement. Les seuils légaux ont été "explosés". Une évaluation sanitaire va avoir lieu.

Le groupe pharmaceutique Sanofi a annoncé lundi soir l’arrêt immédiat de la production de son usine chimique de Mourenx (Pyrénées-Atlantiques). Une décision qui fait suite au tollé suscité par des informations du journal "Le Monde" et le site Mediapart sur les émissions hors norme de rejets toxiques mesurées sur ce site.

Par voie de communiqué, Sanofi a annoncé qu’il allait mettre en œuvre "les améliorations techniques annoncées et indispensables à un retour à la normale", précisant avoir diligenté une enquête interne "pour mieux comprendre les causes et l’historique de la situation".

Employant une cinquantaine de salariés, cette usine est installée dans le bassin industriel de Lacq, une zone industrielle importante parmi les plus polluées de France où le groupe pétrolier Total exploitait jusqu’en 2013 le plus grand gisement de gaz naturel du pays. On y recense une vingtaine d’installations classées Seveso.

L’usine de Sanofi a l’autorisation d’émettre cinq composés organiques volatils - bromopropane, toluène, isopropanol, valéronitrile et propène - dans l’air dans une limite globale de 110 mg/m3. Cependant, une inspection réalisée au printemps a mis en évidence des dépassements phénoménaux. Le site "en émet en réalité 770 000 mg/m3, soit 7 000 fois plus que la norme autorisée", dénonce l’association France Nature Environnement (FNE).

Pour l’un de ces composants, le bromopropane, la situation est encore plus interpellante, des mesures ponctuelles ayant révélé des dépassements allant "de 90 000 fois à 190 000 fois la norme". Durant le mois de mars, les émissions ont ainsi atteint un pic de 380 000 mg/m3 alors que le seuil légal est fixé à 2 mg/m3.

Des risques sanitaires ?

"Si ces dépassements ont été possibles, c’est parce que Sanofi ne contrôlait pas ses trois colonnes (des buses d’évacuation secondaires de l’usine), mais une seule. Jamais contrôlées, les deux autres ont envoyé ces quantités astronomiques de polluants dans l’air", accuse FNE, qui a annoncé son intention de déposer plainte.

FNE et l’association locale Sepanso 64 réclamaient précisément l’arrêt immédiat de cette installation, rappelant que le bromopropane peut nuire à la fertilité, au foetus, mais aussi irriter les voies respiratoires et la peau. Cette substance est classée cancérogène, mutagène et reprotoxique possible par l’Organisation mondiale de la santé.

Sanofi minimise, puis se ravise

Avant d’annoncer en catastrophe la fermeture provisoire de l’usine, lundi soir, Sanofi avait d’abord réagi en reconnaissant "un problème de dépassement localisé des seuils de rejet de vapeur de solvants". Se voulant rassurant, le groupe avait assuré avoir fait réaliser une étude d’impact sanitaire par un organisme indépendant qui avait conclu que les populations n’étaient "pas exposées à des niveaux supérieurs aux seuils fixés par la réglementation". Le groupe avait aussi souligné avoir déjà engagé un plan d’actions, avec la mise en place d’une unité de collecte et de traitement des rejets afin de les réduire significativement.

Mardi, c’était au tour du gouvernement français de hausser le ton. "Toutes les conditions en matière d’émissions et d’absence de risques pour les salariés et les riverains devront être réunies pour que l’Etat puisse autoriser une reprise de l’activité du site", ont fait savoir le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot et sa collègue en charge de la Santé Agnès Buzyn. "Des prélèvements et analyses seront effectués par des laboratoires indépendants sur le site et dans son voisinage pour s’en assurer", ont-ils ajouté.

L’ombre de la Dépakine

Ce scandale s’ajoute à un autre. Le site de Mourenx produit en effet la Dépakine, un médicament anti-épileptique à base de valproate et aux effets secondaires potentiellement très graves. Selon des estimations officielles, le valproate est accusé d’avoir entraîné des malformations chez 2 150 à 4 100 enfants et des troubles mentaux et du comportement chez 16 600 à 30 400 enfants qui y ont été exposés dans le ventre de leur mère ces cinquante dernières années en France.

Sanofi, qui décline toute responsabilité dans cette affaire, a essuyé une première condamnation judiciaire il y a quelques mois. 


Des rejets "aberrants"

Directeur de recherche FNRS, le toxicologue Alfred Bernard ne cache pas son étonnement face aux niveaux de dépassement "exceptionnels" mesurés sur le site de Sanofi à Mourenx. "Je suis surpris qu’une entreprise comme Sanofi n’ait pas respecté cette norme et agi auparavant. D’autant que traiter ces gaz ne coûte pas horriblement cher. C’est regrettable en termes d’image", commente-t-il.

Quant au potentiel impact sur la santé publique, le scientifique estime qu’il n’y a pas de raison de paniquer en l’état. "Le bromopropane est un solvant utilisé dans pas mal d’industries, il remplace d’anciennes substances qui attaquaient la couche d’ozone. Il est classé 2B par l’Organisation mondiale de la santé, ce qui signifie que c’est un cancérigène possible, mais ce n’est pas un cancérogène très puissant." Dans les entreprises qui utilisent ce solvant, on tolère une exposition qui peut aller jusqu’à plusieurs dizaines de milligrammes par mètre cube d’air "et il n’y a pas de données qui mettent en évidence un excès de cancers".

Pour autant, le bromopropane n’est pas anodin puisqu’il s’agit également d’un perturbateur endocrinien. Les femmes enceintes et les jeunes enfants constituent la population la plus à risque, mais tout dépend évidemment de la durée et du moment de l’exposition, souligne notre interlocuteur.

Une question de hauteur de cheminée

Ce niveau d’exposition est déterminé par plusieurs facteurs : la géographie des lieux (si on se trouve dans une vallée, par exemple), les conditions météo ou encore la proximité des riverains, notamment. "Le risque est déterminé par la concentration dite ‘à l’immission’. Et cette concentration dépend de la hauteur de la cheminée par laquelle ces gaz sont évacués, complète le Pr Bernard. Plus la cheminée est haute, plus le risque est faible car le facteur de dilution de la pollution peut aller jusqu’à 500 000." Le problème, note-t-il, c’est qu’au-delà du facteur de dépassement très important du seuil d’émissions, "ces rejets ont été observés non pas à hauteur d’une cheminée, mais au niveau de colonnes d’évacuation secondaires de l’usine, ce qui ne permet pas une dispersion très importante des polluants". Une situation "aberrante, même si elle ne signifie pas automatiquement un danger pour la santé".