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Entretien
"Nous ne venons pas mendier"
Gilles Toussaint
Mis en ligne le 09/11/2009
Originaire des Philippines, Bernarditas Muller est l’un des principaux négociateurs du G77 - qui rassemble les pays en développement ainsi que des pays émergents comme la Chine et l’Inde. Réputée pour ses positions intransigeantes, Mme Muller a accepté de répondre, à titre personnel, aux questions de "La Libre" à l’occasion d’une visite qu’elle effectuait au Parlement européen il y a trois semaines.
Les négociations sur le climat semblent bloquées, au point que certains évoquent l’ombre d’un échec à Copenhague. Qu’en est-il ?
Si la situation est bloquée, ce n’est en tout pas à cause des pays en voie de développement. Nous sommes en effet absolument convaincus qu’une décision doit être prise à Copenhague car nous sommes les premières victimes des impacts des changements climatiques. Et nous espérons que cet accord mettra enfin en œuvre la Convention des Nations unies sur le climat et toutes les obligations qu’elle comprend, alors que celle-ci est entrée en vigueur il y a plus de quinze ans. C’est absolument essentiel pour les pays en voie de développement.
On parle beaucoup du rôle des Etats-Unis. Est-ce vraiment ce pays qui détient la clef des négociations ?
Bien que certains pays en voie de développement commencent à se développer et donc à émettre beaucoup de gaz à effet de serre, les Etats-Unis affichent toujours le taux d’émissions de gaz à effet de serre par habitant le plus élevé de toute l’histoire. Or la Convention climat repose sur le principe de la responsabilité historique de ces émissions. Il en découle notamment l’obligation légale d’apporter des ressources financières et de permettre l’accès aux technologies aux pays en voie de développement. Après plus de quinze ans, je le répète, nous aimerions enfin avoir un résultat sur ces questions de ressources financières et des moyens d’adaptation.
Les pays en voie de développement sont de leur côté en train de poursuivre un développement durable, en essayant de ne pas commettre les mêmes erreurs que celles commises par les pays industrialisés dans le passé. Mais pour cela, nous avons besoin que ces derniers assument leurs responsabilités. Et il ne s’agit pas d’assistance volontaire ni d’aide au développement. Ici, il s’agit bien de la reconnaissance d’une dette qu’ont les pays développés envers les pays en voie de développement, dans la mesure où nous ne sommes pas la cause des problèmes actuels.
Comment jugez-vous les propositions avancées par les Etats-Unis et par l’Europe ?
C’est complètement inadéquat dans les deux cas. Et pour les Etats-Unis c’est encore pire que pour l’Europe. Ils ne veulent tout simplement pas admettre qu’ils ont l’obligation de réduire leurs émissions, mais veulent que cette obligation s’applique pour tous les pays. Cela revient à nier totalement leur responsabilité historique. C’est inacceptable. En niant cela, ils nient dans le même temps leurs obligations de dégager des moyens financiers et d’opérer les transferts technologiques qui doivent nous permettre de poursuivre notre développement de façon durable. On n’attend pas que cela tombe du ciel, mais que les pays riches tiennent leurs engagements. Ce n’est pas un cadeau qu’on nous fait. C’est un dû.
Mais n’est-il pas logique que les pays industrialisés veuillent des engagements quantifiés d’un pays comme la Chine et qu’ils souhaitent superviser l’usage qui sera fait des fonds qu’ils débloquent ?
Exiger cela de n’importe lequel des pays en voie de développement, que ce soit la Chine ou un autre, est totalement inacceptable. Je le répète, nous ne portons pas la responsabilité des problèmes actuels. Il faut absolument un changement de mentalité. Nous ne sommes pas dans une logique d’assistance bilatérale ou d’aide au développement, nous faisons face à un problème particulier qui trouve son origine dans une cause identifiée exactement par la science.
La Chine est néanmoins devenue un très gros émetteur et ses émissions vont continuer à croître dans le futur…
Oui, mais ce pays n’en a pas pour autant une responsabilité historique. Il faut se poser la question de l’origine de leur taux d’émissions actuel : ne viennent-elles pas en grande partie de la production de produits de consommation destinés aux pays développés ? Et puis, ce pays poursuit son développement pour pouvoir améliorer les conditions de vie de sa population. Tant en Chine qu’en Inde, il demeure une très grande pauvreté. Que faut-il faire ? Laisser ces gens dans cette situation de sous-développement ? Les pays développés ont émis beaucoup de gaz à effet de serre. Grâce à cela, ils ont pu générer d’importantes ressources financières et des progrès technologiques que nous n’avons pas. Il y a d’ailleurs aujourd’hui beaucoup de moyens que nous ne pouvons plus utiliser et qui ont été utilisés par ces pays pour se développer. Pas seulement en ce qui concerne la pollution. C’est un devoir moral, par exemple, de respecter les droits humains, ce qui n’est pas exactement ce qu’ont fait les pays développés dans le passé. Il ne s’agit pas ici de rhétorique, ce sont des faits historiques.
Certains observateurs estiment que le front du G77 est en train de se fissurer ?
Dans toutes les négociations, il y a toujours ces tentatives pour diviser les pays en voie de développement par tous les moyens possibles et imaginables. Mais je vous affirme que ce n’est pas le cas. C’est vrai que la situation est difficile, mais nous sommes conscients que notre force vient de notre unité. Tout en respectant la diversité des situations auquel chaque pays doit faire face, nos positions ne sont pas prises en fonction de la situation chinoise, indienne, brésilienne ou sud-africaine.
Mais comment parler d’une même voix quand les situations sont tellement divergentes ?
En tant que pays en voie de développement, nous avons les mêmes intérêts, même si nous faisons face à des réalités différentes. Nous subissons les mêmes dommages. Il vient d’y avoir des inondations catastrophiques aux Philippines, mais il y a aussi des gens qui sont en train de mourir en Indonésie et au Vietnam, aussi bien qu’en Inde et en Chine. Nous sommes tous vulnérables, tous. Et nous sommes tous les victimes d’une situation que nous n’avons pas créée.
Qu’est-ce qui devrait absolument se trouver dans un bon accord à Copenhague ?
Depuis plus d’un an, nous avons mis des propositions concrètes sur la table des négociations, sur les mécanismes financiers, sur le contrôle des parties de la convention, sur les transferts de technologies
Mais quel est le montant de l’aide financière que vous attendez ?
Nous ne pouvons que donner un chiffre de base puisque les dernières données scientifiques montrent que le problème du réchauffement est beaucoup plus grave que ce que l’on croit et que les effets se manifestent bien plus rapidement. Le chiffre global, c’est 1,5 à 1 % du PNB mondial. Grosso modo, cela fait 400 milliards de dollars par an. C’est un chiffre de base que nous allons négocier. Mais ce qui est très important à nos yeux, c’est qu’il y ait une réelle autorité sur les parties liées par la convention. Nous ne pouvons plus avoir les mêmes problèmes de financement que ceux que nous avons connus ces quinze dernières années.
Et en termes d’objectifs de réduction d’émissions pour 2020 ?
Pour les efforts de réduction des pays industrialisés, il y a des chiffres sur la table. Nous voulons 45 % de moins par rapport à 1990. Il faut aussi voir que si on limite la hausse de la température à 2 degrés, c’est déjà trop pour certains pays qui risquent d’être condamnés à disparaître. Les Etats insulaires demandent par exemple que l’objectif soit fixé à 1,5 degré.
Un tel chiffre de 45 % est irréaliste, non ?
Non, c’est faisable. Les pays industrialisés ont déjà utilisé une partie de l’espace environnemental commun, ils doivent assumer leurs responsabilités. Nous négocions ce qui reste.
Un échec n’est pas à exclure. Vous restez optimiste ?
Je suis toujours optimiste. La négociation, c’est l’art du possible. Ce qui pourrait être un échec, c’est que tout cela se limite à une déclaration politique, si nos partenaires jugent qu’il est trop compliqué d’arriver à un accord global. Ce qui nous pose vraiment des problèmes, c’est toutes ces déclarations sur un nouveau traité. Parce qu’il faudra à nouveau le négocier, qu’il soit ratifié. Cela reportera d’autant les actions. Ce serait un retour en arrière. De notre côté, nous agissons. Ecoutez les déclarations de la Chine. Ce pays est en train de faire beaucoup plus que les autres, avec toutes les contraintes que cela impose. Mais s’ils peuvent faire ces efforts, c’est parce qu’ils ont atteint un niveau de développement qui le leur permet. Tous les pays pauvres n’ont pas ce niveau, on doit leur permettre de poursuivre un développement durable. Or, pour le moment, les propositions qui sont faites par les pays industrialisés consistent à nous demander de démontrer ce que nous pouvons faire. Et s’ils pensent que c’est acceptable, mesurable, vérifiable, alors peut-être ils accepteront de nous financer. C’est tout le contraire de ce que dit la Convention climat. On en détourne l’esprit, c’est cela le problème.
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