Planète

Les apprentis sorciers du climat", c’est le titre du nouveau livre du professeur d’éthique et philosophe australien, spécialiste des questions environnementales, Clive Hamilton. C’est ainsi qu’il qualifie les promoteurs de la recherche en géo-ingénierie. Le concept : manipuler artificiellement le climat pour lutter contre le réchauffement : "C’est un ensemble de méthodes mises en œuvre afin d’intervenir à grande échelle sur le système climatique. L’Homme contrôlerait, alors, le réchauffement de la planète mais sans connaissances réelles des dangers encourus." Des méthodes imaginées pour pallier les multiples échecs en matière de programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. "C’est dans le fossé gigantesque qui existe entre l’extrême urgence des réponses préconisées par les scientifiques et la timidité des mesures que les gouvernements sont prêts à consentir que s’est engouffrée la géo-ingénierie ", constate le professeur, récemment de passage à Bruxelles, invité par l’ULB.

Des technologies qui paraissent efficaces et "semblent nous éviter les efforts de réduction des émissions de carbone. Elle semble être la simple mise en œuvre de l’ingéniosité humaine." Néanmoins, cela pose un problème éthique : pouvons-nous tout contrôler, inverser la logique qui veut que la Nature soit plus forte que nous ? Une espèce a-t-elle le droit de réguler le thermostat pour toutes les vies de la Terre ?

Parasol spatial

A l’heure actuelle, la discipline est divisée en deux catégories principales. La première consiste en l’extraction du dioxyde de carbone présent dans notre atmosphère. "Cette approche s’apparente à une opération de nettoyage des déchets qui souillent le ciel", précise Clive Hamilton. Exemple de technique qui émerge de la catégorie : le développement des algues planctoniques. La seconde catégorie a pour ambition de réguler le rayonnement solaire pour agir sur la température du globe de manière générale. Une technique parmi d’autres : le parasol spatial. L’idée serait d’envoyer dans l’espace la bagatelle de 1 600 milliards de miroirs de 60 cm de diamètre. Même si cela ressemble à un film de science-fiction, certains scientifiques restent persuadés que cela fonctionnerait…

Dans son dernier rapport, le Giec évoque la géo-ingénierie, tout en soulignant qu’on ne maîtrise pas toutes ces techniques (voir ci-contre). Un mauvais signal tout de même selon Hamilton. Et d’interroger : "Est-ce si difficile de s’accorder sur un effort mondial pour limiter nos émissions de gaz à effet de serre ? Le plus simple est de prendre soin de notre planète naturellement."




Capter le Co2 dans l’air ambiant

Usine pilote. Capter le Co2 et l’injecter dans les couches profondes du sol est une vieille idée. Le problème : il faut stocker le dioxyde de carbone durant un long laps de temps. Et si le "réservoir" se fracture, le dioxyde de carbone peut se relâcher dans l’atmosphère... " La capture et le stockage du carbone apparaissaient dans un premier temps comme le sauveur du secteur du charbon, mais l’enthousiasme a baissé quand les difficultés techniques se sont vérifiées , note Clive Hamilton . Stocker un quart des émissions des centrales à charbon demanderait deux fois plus de pipes-lines que ceux utilisés par l’industrie pétrolière…" En Europe, la mise en œuvre des projets s’est révélée plus difficile que prévu. La Norvège vient d’abandonner une des seules expériences pilotes. Le but était de capter les fumées émises notamment par une raffinerie de pétrole. Parmi les variantes proposées par la géo-ingénierie, il y a "l’air capture". Le concept : aspirer l’air ambiant par des ventilateurs et récupérer le CO2 - dans des bâtiments de métal - qu’on injectera ensuite en profondeur dans le sol. La société Carbon Engineering, emmenée par le scientifique David Keith et financée par Bill Gates et N. Murray Edwards, un Canadien actif dans l’industrie pétrolière, compte construire une telle usine pilote à Calgary pour fin 2014 "afin de capturer le CO2 de l’air ambiant" : " Nous espérons pouvoir bâtir la première usine dans un but commercial en 2017. Le CO2 pur peut être vendu ou utilisé dans des applications industrielles ou stocké de façon permanente dans le sous-sol."

Forcer les nuages à mieux réfléchir

Blanc éclatant. Tout ce qui renvoie ou réfléchit l’énergie solaire vers l’espace ( à l’instar de la calotte glaciaire) est intéressant. "Toute l’énergie qui n’est pas absorbée et ré-émise par le sol ne contribuera pas au réchauffement climatique" , précise le Pr Jean-Louis Tison (ULB). Le "Marine Cloud Brightening" est une technique qui consiste en quelque sorte à augmenter la brillance des nuages. "L’idée est ici de prélever l’eau de mer et de la pulvériser dans l’atmosphère pour former des nuages, qui eux vont faire obstacle au rayonnement solaire incident ." Un des scientifiques à l’origine de l’idée, John Latham, étudie déjà via des simulations l’effet du MCB sur l’environnement. Mais il rêve de passer à un test sur le terrain... Il espère pour cela des fonds. Parmi les quatre principaux avantages qu’il cite pour le MCB : " Les seuls matériaux bruts utilisés pourraient être l’eau de mer et le vent, la quantité de rafraîchissement global pourrait être ajustée en éteignant ou allumant, à distance, les générateurs de gouttelettes d’eau de mer..." "Là encore, on travaillerait à plus grande échelle, et les conséquences sont méconnues , rétorque le Pr Tison. Les nuages sont encore très mal connus (et d’ailleurs un challenge pour les modélisateurs) au niveau de leurs multiples effets climatiques. Parce qu’ils ont un double rôle : renvoyer vers l’espace le rayonnement incident, et par contre, c’est de la vapeur d’eau, un gaz à effet de serre..." Quoi qu’il en soit, Bill Gates a décidé de financer la société Silver Lining, qui travaille sur ces techniques.


Injecter du soufre dans l’atmosphère

Filtrer la lumière du soleil avec du soufre. L’idée a été lancée par le prix Nobel Paul Cruzten, qui nuançait lui-même : "La solution la plus préférable est de diminuer les émissions de gaz à effet de serre, mais on voit que les tentatives ont jusqu’ici échoué." Il s’agit donc d’injecter du soufre (des composés soufrés comme l’H2S par exemple) dans l’atmosphère qui s’oxyde rapidement en aérosols sulfatés. "Ces particules microscopiques ont la propriété de limiter la quantité d’énergie qui arrive du Soleil jusqu’à la surface du sol, en la réfléchissant vers l’espace" , précise Jean-Louis Tison (ULB). L’idée: utiliser des tubes supportés par des ballons à diverses altitudes, alimentés depuis la surface du sol. La société Intellectual Ventures, financée par Bill Gates, a déposé un brevet pour le Strato Shields, un tuyau suspendu à des ballons pour disperser ces particules soufrées dans l’atmosphère. Parmi les défenseurs du concept : le scientifique David Keith : "Je suis sûre que cela peut marcher. Cela a déjà été fait par la nature, par le volcan Pinatubo, par exemple. En plus, c’est rapide" , insiste-t-il dans ses conférences. " Une fois encore on ne maîtrise pas les dommages collatéraux potentiels , dit le Pr Tison. C ertains scientifiques suggèrent ainsi que la couche d’ozone pourrait être affectée par des augmentations exagérées de ces teneurs en aérosols sulfatés." D’autres craignent aussi des retours de pluies acides vers le sol. Mais cette solution est celle qui suscite le plus d’intérêt chez les "géo-ingénieurs". Certains, comme Ken Caldeira, songent aussi à un nouveau type de nanoparticules qui s’élèveraient d’elles-même dans la stratosphère…


Doper au fer le plancton des océans

Algues. L’usage de sulfate de fer pourrait être utilisé pour "doper" le phytoplancton dans les océans. Autrement dit, ensemencer les océans par le fer. "Dans l’océan, le phytoplancton joue un rôle équivalent à celui des arbres sur la terre ferme , explique Jean-Louis Tison (ULB). Ce sont des micro-organismes (algues) qui font la photosynthèse : c’est-à-dire fabriquer des cellules vivantes en fixant le dioxyde de carbone de l’atmosphère et l’énergie du soleil." Dans les couches de surface des océans, on trouve une grande biomasse de ces algues. Cependant dans certains océans, sur la planète, les eaux de surface ne sont pas aussi efficaces qu’elles pourraient l’être dans ce processus. Le fer est un élément fondamental dont les organismes ont besoin - mais en faible quantité - pour être efficaces dans la photosynthèse. "Donc, les scientifiques se sont dit : on pourrait accélérer la fixation du CO2, en fertilisant l’océan, c’est-à-dire en fournissant à ces micro-algues le fer qui leur manque pour qu’elles travaillent à plein régime." Par exemple, l’opération Lohafex, initiée par l’Allemagne, a été réalisée en 2009, sur trois mois, sur 300 km 2, avec 4 tonnes de poussières de fer, et fut assez décevante. Les algues ont en effet doublé leur fixation de CO2, mais seulement au cours des deux premières semaines. Un des revers ? "Si l’on agit à un endroit du monde, cela peut avoir des conséquences à d’autres endroits. Dans ce cas précis, les nutriments non-consommés par les algues dans l’océan austral sont transportés par les courants marins et fertilisent aujourd’hui les eaux côtières de l’Amérique du Sud, y supportant aussi l’activité économique."