Planète

Le sommet de Marrakech a abouti dans la nuit de vendredi à samedi. Une proposition de texte avait été déposée par la présidence marocaine aux premières heures, vendredi, mais elle devait être approuvée par les 196 Etats réunis en séance plénière. Jugé relativement mineur sur le fond par certains observateurs, cet accord était donc encore loin de faire l’unanimité à l’heure de clôturer cette édition.

Ascenseur émotionnel

Tout avait pourtant démarré sur les chapeaux de roue : quelques jours avant l’ouverture de cette 22e conférence internationale sur le climat (Cop 22), l’accord de Paris est officiellement entré en vigueur. Bien avant la date butoir fixée à 2020, le texte a atteint le quorum nécessaire de ratification de 55 pays représentant 55 % des émissions globales de gaz à effet de serre, et ce chiffre n’a cessé d’augmenter depuis lors puisqu’à l’heure d’écrire ces lignes, 111 pays s’étaient exécutés. De quoi donner un solide coup de projecteur à ce sommet de Marrakech, plus technique, et essentiellement destiné à définir les modes de mise en œuvre des mesures annoncées à Paris, ainsi qu’un agenda acceptable pour tous.

Dans la nuit du 9 novembre, pourtant, ce bel enthousiasme s’est effondré : Donald Trump est officiellement devenu le prochain président des Etats-Unis. L’homme ne croit pas du tout à l’existence du changement climatique qu’il qualifie d’invention pure et simple "des Chinois", et a répété à plusieurs reprises durant sa campagne électorale qu’il annulerait l’accord de Paris. Fort heureusement, le traité prévoit une période de trois ans durant laquelle toute partie ayant ratifié le texte ne peut en sortir, mais Donald Trump pourrait tout à fait violer les engagements pris par son prédécesseur, sans risquer la moindre sanction.

"L’élection de Donald Trump a effectivement perturbé la conférence car cela a engendré beaucoup d’inquiétudes relatives à l’avenir du processus", explique depuis Marrakech Véronique Rigot, en charge du plaidoyer politique "Climat" pour le CNCD-11.11.11. "Mais il faut relativiser son impact direct sur le sommet : sur le fond du processus - l’aspect technique des négociations - cela n’a rien changé du tout. Et sur le volet politique, l’effet s’est plutôt révélé positif. Barack Obama a annoncé un plan d’investissement dans l’énergie renouvelable, John Kerry (secrétaire d’Etat des Etats-Unis, NdlR) est venu réaffirmer l’engagement américain, et on a vu chez de nombreux négociateurs la volonté d’avancer rapidement sur une série de dossiers pour justement ne pas avoir à négocier plus tard avec l’administration américaine."

La Chine, nouveau leader ?

La plupart des acteurs présents à Marrakech n’ont cessé depuis lors de rappeler l’importance de ce qui avait été accompli à Paris et d’insister sur la nécessité de poursuivre le processus. "La Chine a réaffirmé son engagement pour le climat et ne compte pas revoir sa planification pour une économie verte", ajoute Véronique Rigot. De quoi en faire LE leader de la lutte contre le changement climatique ? "Non, le pays a planifié sa transition. Il est prêt à aller de l’avant, mais il s’est montré intraitable sur certains points techniques."

D’autres se sont davantage mouillés. Vendredi, 22 pays dont les Etats-Unis, le Brésil, l’Allemagne et la France, mais également 15 grandes villes, 17 régions et 196 entreprises, se sont engagés à publier une feuille de route sur les mesures qu’ils prendront pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Plus tard dans la journée, une quarantaine de pays du Sud parmi les plus vulnérables aux effets du changement climatique, ont annoncé leur volonté de mettre totalement fin aux énergies fossiles et d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables "le plus rapidement possible", soit au plus tard entre 2030 et 2050.

Mais vendredi soir, lors des ultimes négociations, les divergences restaient encore importantes sur plusieurs points clés, notamment sur le financement climat à long terme (les fameux 100 milliards de dollars par an que les pays développés se sont engagés à débloquer dès 2020), et sur les fonds mis à disposition des pays du Sud pour financer leurs efforts d’adaptation (20 milliards par an dès 2020, alors que les Nations unies évaluent les besoins entre 140 et 300 milliards annuels d’ici 2030). "On peut sans doute qualifier cette Cop 22 de conférence intermédiaire", reconnaît Véronique Rigot. "Mais il ne pouvait pas en être autrement : énormément de discussions ont été entamées à Paris, et toutes les divergences ne pouvaient pas être résolues ici. Ce n’était d’ailleurs pas le but. Des éléments importants de procédure et de timing ont été décidés, il faut souligner ces avancées, dans un processus aussi complexe que des négociations internationales."

Les Régions ont sorti le chéquier

Présente à Marrakech, la Belgique n’a pas directement négocié en son nom, mais au sein de la délégation de l’Union européenne à qui les Etats membres ont délégué la compétence de négociation internationale sur les questions environnementales.

A l’heure actuelle, le pays n’a pas encore ratifié l’accord de Paris. Considéré comme un traité mixte, il doit d’abord être approuvé en interne par les Parlements fédéral, des Régions et des Communautés, soit six entités différentes. Mercredi dernier, la Flandre est devenue la première entité à le ratifier. Le processus est en cours dans les autres Parlements, et la ministre fédérale du Climat Marie-Christine Marghem (MR) s’attend à ce que la ratification complète soit possible dès "le premier semestre 2017".

Un objectif "plus compliqué" pour 2030

Concernant la politique climatique et énergétique du pays, la ministre fédérale en charge du Climat a déclaré la semaine dernière que "les objectifs climatiques de la Belgique pour 2020 étaient modestes" et seraient rencontrés "sans difficulté". Et ce, même si l’Agence européenne pour l’environnement jugeait il y a un peu plus d’un an que le pays risquait de déraper dès 2017 et pourrait ne pas atteindre l’objectif de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre de 15 % par rapport à 2005 qui lui a été imposé au niveau européen.

L’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui sera imposé à la Belgique à horizon 2030, lui, n’est pas encore officiellement connu, mais devrait tourner autour de 35 %. Une cible jugée "plus compliquée" par Marie-Christine Marghem, qui estime que cela "exigera de gros efforts". De quoi révulser une partie de la société civile, et notamment Greenpeace qui estime que la Belgique "peine déjà à tenir ses objectifs - nettement trop faibles - pour 2020 et 2030" et "attend que la ministre Marghem prenne la moindre initiative importante".

"Il faut un plan national climat"

"Il y a un manque de vision intégrée entre les ministres du fédéral, des Régions, du Climat et de l’Energie", estime de son côté Véronique Rigot, en charge du plaidoyer politique "climat" pour le CNCD-11.11.11. "Nous n’avons à ce stade pas de ‘plan national climat’ pour 2020, mais il nous en faudra absolument un pour 2030."

Seule avancée positive, et non des moindres, le soutien financier annoncé à Marrakech par la Flandre et la Wallonie au "Fonds pour l’adaptation". Sous-financé, ce fonds doit permettre aux pays en développement de financer leurs projets d’adaptation aux dérèglements climatiques. La Flandre a d’ores et déjà annoncé une contribution de 6,25 millions d’euros, la Wallonie de 3,25 millions d’euros, et Bruxelles pourrait s’engager dans les semaines à venir à hauteur de 2,5 millions d’euros.

Une année 2016 record, à cause du climat ?

"L’année 2016 devrait battre un nouveau record de chaleur avec une température planétaire moyenne supérieure d’environ 1,2 °C au niveau de l’ère préindustrielle", annonçait mi-novembre l’Organisation météorologique mondiale (OMM). "Si cela devait se confirmer, le XXIe siècle compterait 16 des 17 années les plus chaudes constatées depuis le début des relevés, à la fin du XIXe siècle." Dans le contexte climatique actuel, cette évolution n’est pas anodine. L’attribuer totalement aux effets du changement climatique, en revanche, relèverait de l’inexactitude scientifique.

L’effet d’El Niño

Il convient d’abord de préciser que 2016 est une "année El Niño", du nom de l’intensification d’un courant équatorial chaud du Pacifique, qui revient tous les cinq ans et qui a amplifié cette hausse de température. "Ensuite, insiste le glaciologue de l’université libre de Bruxelles Frank Pattyn, il faut distinguer phénomène météorologique et climatique. Depuis plusieurs mois, la température enregistrée au pôle Nord est supérieure à la normale, cette hausse atteint même 20 °C pour l’instant. Il s’agit ici d’un phénomène météorologique. C’est fort probablement une conséquence du changement climatique, mais ce lien ne pourra être scientifiquement établi que si cette hausse de température se maintient et se vérifie sur plusieurs années".

Quels qu’ils soient, les phénomènes météorologiques ponctuels ne peuvent donc être utilisés pour confirmer ou infirmer l’existence d’un réchauffement climatique. "Si ces phénomènes persistent, en revanche, ils peuvent relever d’un phénomène climatique et conduire à ce qu’on appelle des ‘tipping points’, poursuit Frank Pattyn. Des points de basculement : le franchissement d’un seuil qui ne peut plus être inversé et qui mène tout droit à une catastrophe".

La fonte des calottes glacières

"Si l’on atteint une hausse de la température de 2 °C à 4 °C par rapport à l’ère préindustrielle au Groenland par exemple, la calotte glacière perdra de la glace jusqu’à disparaître. Cette disparition ne sera pas immédiate, mais certaine, sauf si l’on fait de gros efforts pour revenir à une hausse de température inférieure", cite en exemple le glaciologue de l’ULB. "D’après certains analystes, le ‘tipping point’ a même déjà été atteint pour la calotte marine de l’Antarctique de l’Ouest.Personnellement, je ne pense pas que ce soit le cas. Mais si la fonte de cette calotte marine devait dépasser un certain stade, elle déstabiliserait toute la calotte glaciaire interne de l’Antarctique de l’Ouest, avec des conséquences importantes. D’où la nécessité de limiter le réchauffement climatique à la surface de la Terre entre 1,5 °C et 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle."