Planète

La lutte contre le changement climatique a vécu une journée historique voici 10 jours. A quelques jours de l’ouverture du sommet de Marrakech (lire ci-contre), l’Accord de Paris est officiellement entré en vigueur alors que cette étape était initialement attendue pour 2020. "C’est une très grande et une très bonne surprise", réagit Peter Wittoeck, directeur du service Changements climatique du SPF Santé Publique et Environnement et chef de la délégation belge lors des conférences internationales sur le climat. "C’est un signe très encourageant, exceptionnel même. D’habitude, la ratification d’un traité international prend beaucoup plus de temps. Pour le protocole de Kyoto, il avait fallu attendre près de huit ans".

Pour que cette entrée en vigueur puisse avoir lieu, 55 pays représentant 55 % des émissions globales de gaz à effet de serre devaient avoir ratifié le texte. Ce seuil a officiellement été atteint le 5 octobre dernier, ouvrant la période de 30 jours nécessaire avant l’entrée en vigueur de l’accord, qui a donc abouti ce vendredi. Cela n’a par ailleurs pas empêché le ratio de continuer à augmenter, puisqu’à l’heure de clôturer cette édition, 100 des 197 parties à la Convention de Paris avaient déposé leurs instruments de ratification.

La Chine au top, l’Europe à la traîne

Personne ne s’attendait à ce que cette ratification vienne aussi vite. Généralement située aux avant-postes en matière de climat, l’Europe a même bien failli être prise de court. Pour faire partie des 55 % et contourner la lenteur du processus décisionnel européen, les Etats membres ont autorisé en urgence l’Union européenne à ratifier le texte en leur nom, avant même que tous les parlements nationaux ne se soient prononcés sur le sujet. Résultat, à l’heure actuelle, seuls l’Union dans son ensemble et treize états membres (Autriche, France, Allemagne, Luxembourg, Danemark, Hongrie, Pologne, Portugal, Estonie, Slovaquie, Suède, Malte et Irlande) ont ratifié le texte. Pas la Belgique, où le parlement fédéral, mais aussi les parlements des régions et des communautés doivent d’abord donner leur assentiment.

"Force est de constater que l’Europe a un peu perdu de son leadership sur la question", analyse Noé Lecocq, chargé de mission "énergie-climat" chez Inter environnement Wallonie. "Ce sont les Etats-Unis et la Chine qui ont accéléré le mouvement en annonçant début septembre qu’ils allaient ratifier le texte", avant d’être suivis par d’autres émetteurs importants comme l’Inde, le Brésil, le Canada, et finalement, l’Union européenne.

Quel impact ?

Que change cette entrée en vigueur ? Pour le sommet de Marrakech, pas grand-chose sur le fond, beaucoup de détails techniques doivent encore être réglés avant que l’accord ne soit totalement opérationnel (lire ci-contre).

En dehors du cadre strict des négociations en revanche "c’est une avancée politique très importante, estime Peter Wittoeck. Cela démontre la très grande volonté des grands émetteurs de respecter les objectifs qui ont été fixés à Paris. Le 4 novembre, tous les engagements inscrits dans l’accord sont devenus juridiquement contraignants. C’est un signal très fort envoyé à tous les acteurs de la société : les décideurs politiques, le secteur privé, les investisseurs, les entreprises, les autres stakeholders et les citoyens."

"Le ‘Momentum’ qui s’est créé à Paris autour du climat se poursuit", confirme Noé Lecocq d’inter-environnement Wallonie. "Car d’autres décisions importantes ont été prises ces derniers mois. Le 15 octobre, les 197 Etats signataires du protocole de Montréal se sont mis d’accord à Kigali (Rwanda) pour éliminer les hydrofluorocarbures (NdlR: gaz HFC, utilisés dans les climatiseurs et la réfrigération, qui sont de gros contributeurs au réchauffement climatique) d’ici 2050. Cette décision est cruciale car elle permet à elle seule de réduire le réchauffement de 0,5 % d’ici 2100."

Marrakech, "le sommet de l’action"

La 22e conférence internationale sur le climat - COP 22 - se tient à Marrakech du 7 au 18 novembre. Organisée un an après le très politique et médiatique sommet de Paris, il s’agit d’une rencontre plus technique destinée à concrétiser les grandes mesures annoncées lors de la COP 21. "Les parties vont principalement poursuivre les discussions entamées sur les nombreux sous-dossiers de l’accord, comme le financement climat ou la reconnaissance des pertes et préjudices", explique Véronique Rigot en charge du plaidoyer politique climat pour le CNCD-11.11.11. "Cette négociation technique est indispensable car tous les éléments mentionnés dans l’accord de Paris restent assez vagues. Il s’agit d’un texte de compromis conçu pour être accepté par toutes les parties, qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. L’objectif des trois ou quatre années à venir est de concrétiser les engagements qui ont été annoncés."

Une première session officielle

Bien qu’à préciser dans ses détails techniques, l’accord de Paris est bel et bien entré en vigueur vendredi (lire ci-contre). Cela a donné une nouvelle dimension à ce sommet technique, puisqu’il accueillera du 15 au 18 novembre la première réunion exécutive des parties prenantes à l’accord de Paris. Une sorte de session inaugurale appelée dans le jargon CMA 1, durant laquelle les chefs d’Etat et de gouvernements qui ont ratifié l’accord vont entamer les discussions sur la mise en œuvre du texte. Concrètement, tous les pays pourront participer aux décisions, mais seuls les pays qui ont ratifié le texte pourront activement prendre part aux délibérations, ce qui pourrait se révéler problématique. "Ce qui va probablement se passer, estime Peter Wittoeck c’est que cette CMA 1 sera ouverte à Marrakech sans être refermée. Elle sera donc en quelque sorte suspendue jusqu’à 2017 ou 2018, pour que toutes les parties puissent continuer à délibérer sur les décisions à prendre. D’un point de vue formel, c’est tout à fait possible."

Un premier bilan en 2018

La mise en pratique de l’accord de Paris devrait donc encore prendre quelques années. Au-delà de la volonté d’intégrer tout le monde, la négociation technique prendra du temps. "Beaucoup de dossiers sont encore en cours de discussion dans les différents organes de la Convention Climat qui n’auront terminé leurs travaux que d’ici un an ou deux, confirme Noé Lecocq. Cette première session sera donc surtout un "moment politique", une première rencontre qui devrait rester assez protocolaire. Un premier dialogue de facilitation destiné à faire le point sur l’adéquation entre les efforts qui sont mis sur la table par les Etats et l’objectif poursuivi sera organisé en 2018, et se tiendra ensuite tous les cinq ans."

Une "Cop du sud"

Dans ce dédale, quels dossiers seront prioritairement abordés à Marrakech ? "Le Maroc a mis l’accent sur deux dossiers importants, détaille Véronique Rigot du CNCD-11.11.11. D'abord le "cycle de l’ambition", le système qui doit permettre de revoir à la hausse les engagements des Etats à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre tous les cinq ans, car pour l’instant, ces contributions sont encore largement insuffisantes (lire ci-contre) . Il faut désormais discuter de ce qui doit être inclus dans les contributions nationales, le mode de comptabilisation, ce qui devra ou non être revu à la hausse… Le Maroc a par ailleurs annoncé qu’il voulait faire de ce sommet une "COP du Sud" davantage orientée sur les enjeux des pays en développement et notamment sur les moyens débloqués pour soutenir les pays du sud afin de les aider à renforcer leurs capacités."


Les grands principes de l’accord de Paris

L’accord de Paris sur le climat prévoit de maintenir le réchauffement de la température à la surface de la terre "bien en dessous des 2°C par rapport aux niveaux préindustriels" et de "poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5°C".

Les engagements actuellement mis sur la table par les Etats ne permettent pas d’atteindre cet objectif. Difficile d’être précis, mais on s’orienterait davantage vers une hausse située entre 3°C et 3,5°C d’ici la fin du siècle. Les parties à l’accord se sont engagées à revoir leurs contributions à la hausse tous les cinq ans en commençant en 2020.

Le texte consacre le principe de "responsabilité commune mais différenciée et les capacités respectives" des pays du Sud et du Nord. Ces derniers devant assumer la plus grande part des efforts dans un premier temps, avant d’être progressivement rejoints par les pays émergents et en développement.

Les pays du Nord se sont engagés à mobiliser chaque année 100 milliards de dollars d’ici 2020 pour soutenir les pays du Sud. Le texte fait de ces 100 milliards une somme "plancher" et appelle les pays du Nord à proposer un nouvel objectif chiffré avant 2025.