Planète

Les pépinières sont déjà prêtes. On attend plus que la pluie."

Papa Sarr espère débuter la plantation de ses acacias dans une poignée de jours, si la nouvelle saison des pluies ne tergiverse pas plus longtemps. Jusqu’au début du mois d’octobre, date à laquelle la sécheresse reprendra le dessus, le directeur technique de l’Agence sénégalaise pour la Grande muraille verte (ANGMV) encadrera la plantation de quelque 5 000 hectares de végétaux. Principalement des plantes ligneuses ou à épines; toujours des essences locales, acacias en tête. Depuis 2008, Papa Sarr supervise l’opération de reboisement estival au Sénégal. " Les arbres sont disposés en rangs, tous les cinq mètres. Et les rangs sont eux-mêmes espacés de huit mètres." Le tout sur une ceinture sénégalaise imaginaire longeant le Sahel sur 545 km.

Pourtant, ce projet quasi pharaonique à l’échelle du pays de Papa Sarr est bien plus grand encore. Lancée en 2007 pour lutter contre la désertification dans la zone du Sahel, l’initiative concerne dix autres pays qui entament aujourd’hui - à leur rythme - la "construction" de cette Grande muraille verte (GMV). Sur le papier, cela ressemble à une grande bande de verdure de quelque 7 000 km de long sur 15 km de large. Dans les faits, l’important projet panafricain peine à se concrétiser. Et recueille, depuis le début, les critiques les plus vives.

"C’est du toc !", assure Pierre Ozer, docteur en géographie à l’université de Liège (ULG). "C’est un concept idéologique qui n’a pas de sens, une vision politique qui n’aura pas de suite", attaque-t-il. "On veut faire une muraille pour stopper le désert ? Mais le désert n’avance pas simplement comme ça, kilomètre par kilomètre." Pour l’expert, il s’agit plutôt de petites poches localisées de désertification ; pas d’un tel phénomène régional et uniforme. Le monde scientifique lui-même s’est accordé à le dire il y a déjà une dizaine d’année : l’avancée du désert est un mythe. Le phénomène de "désertification" s’explique surtout par une dégradation des sols, liée à l’érosion, accentuée par un trop faible taux de précipitations.

Papa Sarr, lui, se défend de porter un regard simpliste sur le projet de GMV. "Il n’a jamais été question de dresser un mur contre le désert", assure le directeur technique sénégalais. Pour lui, le terme de muraille ne doit pas être pris au premier degré; c’est plutôt une large interface d’échange et de développement local que les 11 pays africains se sont donné pour mission d’établir. "Localement, nous développons différents petits projets", explique-t-il, citant les espaces protégés par une mise en défens - donc, à l’écart des troupeaux et des chasseurs - ou l’installation de jardins partagés gérés par des groupements de femmes.

"Le concept de muraille verte a gardé son nom un peu naïf, analyse Eric Lambin, géographe à l’UCL, mais il est parvenu à devenir, à l’échelle régionale, un ensemble relativement coordonné de programmes locaux destinés à mieux gérer l’utilisation des terres". Par la promotion des cultures maraîchères, de la diversité agricole et par la mise en place de systèmes d’agroforesterie à l’échelle des terroirs, la "Grande muraille verte" peut aujourd’hui prétendre à une certaine réussite, selon le professeur de Louvain. "Au moins, quelque chose est entrepris."

"Bien sûr, il faut impérativement que les populations locales participent au projet", juge Papa Sarr. De leur implication dépend la réussite de cette Grande muraille, "à l’image des Peuls, cette ethnie pastorale majoritaire dans la région du Sahel, qui travaille à mettre en œuvre localement" ce programme de verdissement.

Mais Pierre Ozer ne croit pas en cette mobilisation des locaux. "Au Sahel, 73 % de la population est entièrement dépendante de la biomasse, et l’on veut que ces personnes, extrêmement pauvres, prennent cette muraille verte pour une forêt sacrée ?" Pour le docteur de l’ULG, qui dit se rendre fréquemment dans cette zone, les populations locales ne connaissent parfois même pas le projet. Ou n’y sont pas préparés. "C’est comme si l’on installait tous les 300 mètres des chargeurs de batteries électriques, alors qu’il n’y a aucune voiture électrique sur le marché."

Eric Lambin porte un regard différent sur la "muraille". Vingt-quatre ans après sa thèse, qui portait sur le plateau centre-nord du Burkina-Fasso, le chercheur de l’UCL est retourné dans la région. "J’ai vu des terres relativement dégradées. Mais aussi beaucoup d’initiatives locales, une meilleure gestion des ressources et une volonté de restaurer l’écosystème."

Réussite ou échec ? En termes écologiques et socio-économiques, l’impact qu’aura la GMV sur la ceinture sahélienne "pourra faire l’objet d’un premier bilan dans cinq ou six ans", estime Papa Sarr. Au moins au Sénégal - le plus avancé, parmi ses voisins, dans l’établissement de sa "muraille" verte.

Sur la parcelle du nord du pays, où se concentrent les efforts de Papa Sarr et de son équipe, les jeunes acacias plantés il y a 4 ans sont déjà hauts de plus de deux mètres. Dans un futur proche, "ils atteindront près de neuf mètres", prédit le Sénégalais.