De Birmanie en Myanmar

Valentin Dauchot Publié le - Mis à jour le

Planète

DEPUIS L’OUVERTURE RELATIVE amorcée par la Junte militaire en 2010, le Myanmar connaît une croissance touristique inouïe. 365 000 visiteurs en 2011, 500 000 annoncés pour 2012. Les violations des droits de l’homme se poursuivent, mais la barrière psychologique a disparu, et le pays offre à tous ceux qui s’y rendent une expérience unique en Asie. Arrivé à Rangoon, pourtant, pas de rizières verdoyantes ni de paysages féeriques. Le visiteur s’engouffre dans des ruelles mal entretenues à la découverte de quartiers défraîchis et tombe presque instantanément sous le charme de cette ville étonnante pour une raison qui lui échappe encore. Rangoon n’est pas jolie, mais elle dégage quelque chose d’unique. Une atmosphère, une sérénité, une activité foisonnante où les innombrables marchés de rue donnent constamment l’impression de participer à la vie quotidienne. Réputé pour ses paysages et ses sites magnifiques, le Myanmar se distingue avant tout par l’exceptionnelle gentillesse de sa population, accessible et particulièrement accueillante. Du fait de l’ouverture récente, l’intérêt pour le voyageur l’emporte largement sur l’indifférence et se manifeste à tous les coins de rue par un sourire, une courte discussion, ou l’invitation à mâcher de grands morceaux de noix de bétel à vous faire saliver comme un lama et cracher ces grandes flaques rouges qui ornent la plupart des sentiers.

Dans l’ancienne capitale - qui a retrouvé le nom de Yangon pour tirer un trait sur le passé colonial -, les hommes portent le longyi et les femmes se badigeonnent de thanaka, sorte de pâte d’écorce broyée qui protège leur peau des rayons du soleil. Tous se rendent fréquemment aux temples pour y faire leurs offrandes, et la ferveur est telle que, les jours fériés, les Birmans sont nettement plus nombreux que les touristes à venir passer une journée en famille à la Paya Shwedagon. Visible des quatre coins de la ville, cette gigantesque pagode, prolongée vers le ciel par un stupa doré de 98 mètres de haut, est sans conteste son monument le plus emblématique. De jour, elle suscite l’agitation d’un site où chaque bouddhiste birman vient se receuillir au moins une fois dans sa vie, pour céder la place, la nuit tombée, à l’atmosphère féerique des centaines de bougies et offrandes encensées qui imprègnent le visiteur émerveillé d’une spiritualité communicative. On a envie de s’inviter, discuter, échanger quelque chose avec la population locale qui partage volontiers un dîner, mais rechigne à évoquer la Junte, par crainte ou volonté de présenter le pays sous un angle plus positif. Tous, en revanche, affichent un indéfectible soutien à Aung San Suu Kyi qui donnait encore récemment droit à un aller simple dans une geôle militaire. Suu Kyi incarne l’optimisme, l’émergence d’une nouvelle nation, l’espoir d’un avenir meilleur, et bénéficie d’un statut exceptionnel hérité de son père Aung San, assassiné en 1947 avant d’avoir pu signer la déclaration d’indépendance.

Depuis la libération de "La Dame" en 2010, les meetings de sa ligue nationale pour la démocratie (NLD) affichent complet, les T-shirts à son effigie se vendent comme des petits pains, et cette vague d’optimisme ferait presque oublier que plusieurs manifestations ont encore été sauvagement réprimées par la Junte en 2007, avant que le typhon Nargis n’ajoute à l’horreur en tuant 140000 personnes dans le delta de l’Irrawady en 2008.

C’est toute l’ambivalence d’un pays sous-développé et traumatisé par cinquante ans de dictature dont on retrouve, ci et là, des manifestations éloquentes. Le célèbre marché Bogyoke, par exemple, n’est qu’un immense attrape-touristes détenu par le régime qui y vend perles et artisanat quatre fois plus chers que n’importe où ailleurs pour alimenter ses caisses. Les vendeurs sont charmants et le lieu agréable, mais il flotte dans l’atmosphère une lourdeur perceptible qui rappelle fort à propos au touriste que tout n’est pas aussi paisible qu’en apparence.

Une conscience politique existe, plus encore depuis que le régime a dissous la Junte et mis en place un gouvernement quasi civil aux mains d’un parti soutenu par l’armée, et le meilleur moyen de s’en rendre compte est encore de se rendre dans l’une des innombrables Tea House de Yangon où l’on déguste samosa, rouleaux de printemps et beignets pimentés en discutant vigoureusement pendant des heures, assis sur de petits tabourets de fortune. La rumeur veut que les affaires s’y traitent et les opinions s’y forment, au risque, justement, d’être espionné par les autorités.

Après une heure ou deux d’échanges animés, tout ce beau monde retourne au boulot et se lance dans une telle variété d’activités qu’il est parfois difficile d’identifier les métiers des Birmans. "Tout le monde cumule les petits boulots", nous explique Andrew dont la voiture rafistolée nous fait traverser le pays. "Beaucoup de gens étudient pour devenir économiste ou businessman, mais ça ne fonctionne que si on bénéficie de connexions haut placées. La plupart des Birmans n’en ont pas et multiplient les activités pour être certains de gagner quelque chose." Les uns vendent des cigarettes à la pièce, d’autres réparent des parapluies usagés ou relient des livres décrépis au beau milieu de la rue, et beaucoup d’entre eux tentent d’apprendre l’anglais pour bénéficier un jour d’une manne touristique encore difficilement accessible. Dans un tel contexte, la simplicité affichée par les Birmans est une vertu réconfortante, et, à aucun moment, le voyageur n’a l’impression d’être là pour son argent. Tout n’est pas rose en Birmanie, mais le changement est en route, et il ne reste plus qu’à espérer qu’il profitera au plus grand nombre, sans que l’arrivée de milliers touristes n’altère cette culture magnifique.

Publicité clickBoxBanner