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Les milliers d’ouvriers licenciés des bancs de montage automobiles pourront-ils un jour enfiler les gants de jardinier? L’image est belle mais doit encore faire son chemin à Detroit, la principale ville du Michigan, sinistrée par des années de déclin économique. A "Motor City", fief des constructeurs General Motors, Ford et Chrysler, la moitié de la population a déserté les lieux depuis les années 50, passant de deux millions d’âmes alors à 900 000 aujourd’hui. Un centre fantôme, des maisons à l’abandon et des quartiers en friche sont devenus la triste signature de Détroit. La désertion de ses habitants et le chômage chronique ont engendré la fonte des revenus publics. La ville fonctionne au minimum : l’entretien de la voirie et le ramassage des déchets laissent à désirer. Malgré des coupes dans les budgets, la police et les pompiers se battent contre des problèmes de sécurité croissants.

Il y cependant une lumière au bout du tunnel. "Au fur et à mesure que l’économie et le paysage de Détroit changeaient, l’écologie a fait sa place. Au cours des dernières années, le mouvement vert s’est intensifié ici comme ailleurs, et le travail que nous faisions depuis vingt ans a pris tout son sens. Nous sommes au bon endroit, au bon moment." Rebecca Salminen Witt est directeur de l’association The Greening of Detroit, fondée en 1989. Travaillant au départ à la reforestation de la ville, l’organisme sans but lucratif est aujourd’hui un des acteurs principaux du mouvement d’agriculture urbaine à Détroit. Son but : aider les communautés à travers la culture de produits locaux. Ainsi, The Greening of Detroit soutient l’exploitation de plus de 1 200 potagers individuels.

Plusieurs autres associations, comme Urban Farming ou Earthworks, le potager géré par les moines capucins, se sont lancés sur cette voie verte. A petite échelle : la superficie moyenne des lopins de terre exploités dans le cadre communautaire est de 10 ares. Les plus grands atteignent 0,8 hectare. Ce sont des terrains privés, adjacents à des propriétés ou appartenant à des écoles ou des églises. Ces jardins cultivés par des bénévoles nourrissent gratuitement la communauté environnante et servent de lien social. Le surplus est vendu dans les marchés mais l’activité est encore rarement rentable. Si elles comptent un jour pouvoir générer un revenu pour certains de leurs exploitants, ces associations favorisent l’exploitation de petites surfaces qui ne requièrent pas de gros investissements.

Le désert immobilier de Détroit a également inspiré John Hantz, un des derniers grands financiers de la ville. Disposant d’une fortune personnelle de plus de 100 millions de dollars, l’homme d’affaires a imaginé il y a trois ans la création de la plus grande ferme urbaine du monde au cœur de la cité. La place ne manque pas. Les terrains saisis par la municipalité atteignent la superficie de 100 kilomètres carrés, soit une taille équivalente à la ville de San Francisco. Selon la vision de son principal promoteur qui est prêt à y investir 30 millions de dollars, Hantz Farm serait non seulement une grosse exploitation agricole mais servirait aussi de centre de recherche et d’innovation et d’attraction touristique. Très médiatisé, ce projet ambitieux est toujours au point mort. "Nous tentons d’obtenir un accord de la mairie, mais il y a certaines complications, la plupart liées à l’utilisation des sols", confie Michael Score, président d’Hantz Farm. La société n’a à ce jour pas obtenu l’autorisation d’acheter de larges portions de terrains publics pour y développer une agriculture commerciale. Et les discussions sur la création d’un zoning particulier pour cette activité dans le Détroit intra muros n’ont pas encore abouti.

Si Hantz Farm promet la création de 200 emplois sur cinq ans, l’initiative soulève aussi des questions. Certains y voient une démarche purement spéculative, d’autres s’interrogent sur sa rentabilité, son impact écologique et ses retombées pour les habitants de la ville. Rebecca Salminen Witt, la directrice de The Greening of Detroit, pense que plusieurs projets de nature différente peuvent cohabiter, à certaines conditions. "Il y a beaucoup d’innovations en ce moment à Détroit, et cette tendance doit être renforcée. Mais il est important également que la communauté locale bénéficie des nouvelles opportunités et que l’environnement soit respecté." Elus locaux, leaders économiques et travailleurs sociaux, tout le monde semble s’accorder sur une chose : l’avenir de Détroit passe par l’agriculture urbaine.