Dix ans après la "crue du siècle"

Christine Dupré Publié le - Mis à jour le

Planète

Le palais Zofin à Prague est tout près de la rivière, la Vltava. Depuis plusieurs jours, les pompiers y organisent des exercices : les enfants se pressent pour enfiler un gilet de sauvetage et monter dans un canot ; les adultes essaient d’édifier très vite des barrières de protection contre les inondations ; des maîtres-chiens expliquent comment dresser un bouledogue ou un berger allemand à attaquer les pillards. Et à l’intérieur du Zofin, des diagrammes compliqués réalisés par les agences de bassin tentent de convaincre que "tout a été fait" pour que la catastrophe de 2002 ne se reproduise pas.

Voici dix ans, la Vltava atteignait ici 12 mètres. Entre le 7 et le 13 août 2002, 3 milliards de m3 de pluie étaient tombés sur l’ouest de la République tchèque, la Bohème. Et en dépit des affirmations rassurantes du maire Igor Nemec, plusieurs quartiers de la capitale furent envahis par les eaux : des quartiers populaires, comme Karlin, Smichov, Holesovice où l’on avait sans doute trop construit à l’époque communiste ; trop près de la rivière et sur un socle sablonneux.

Mais la "grande eau" - comme on dit ici - ou la "crue du siècle", endommagea aussi une partie de Josefov, l’ancien quartier juif de Prague et Mala Strana, en bas du château. Vladimir Spidla, le Premier ministre social-démocrate, proclama l’état d’urgence et les opérations d’évacuation (50 000 personnes à Prague, 225 000 sur l’ensemble du pays) furent menées avec compétence ; les pompiers recevant l’aide de militaires, de gardiens de prison et de simples citoyens.

Le célèbre pont Charles, un instant menacé, fut finalement épargné par les eaux, tout comme l’essentiel du centre-ville, grâce à la pose de barrières amovibles en céramique. Mais 17 personnes perdirent la vie et les dégâts atteignirent plus de 3 milliards d’euros : des bâtiments, parfois des villages entiers "fracassés", comme s’ils avaient été bombardés, des tonnes de produits chimiques déversés dans les rivières, des milliers de livres et des millions de pages d’archives engloutis avec les bibliothèques.

Directeur de l’administration de la Bibliothèque nationale (BN), Jiri Polisensky estime aujourd’hui que 140 000 ouvrages sur les 800 000 que comptait la BN ont été sauvés grâce à une congélation suivie d’un séchage. Deux mille mètres cubes de livres venus de tout le pays seraient toujours aujourd’hui "congelés" dans un entrepôt de la banlieue de Prague.

Depuis dix ans, on a rehaussé les talus protégeant les habitations proches des rivières, on a étendu à tous les quartiers de Prague et aux grandes villes situées près d’un cours d’eau le système des barrières amovibles. On a installé de nouvelles "portes" protégeant le métro de la capitale des inondations, et de nouveaux systèmes de pompage.

On a aussi reconstruit beaucoup : le quartier populaire de Karlin a connu une modernisation accélérée. Il abrite aujourd’hui nombre d’immeubles de bureaux dont le m2 se loue très cher.

En 2002, Martina et Vojtech Liska avaient été évacués deux fois d’un appartement situé dans un vieil immeuble, près du métro Krizikova. Ils sont aujourd’hui plutôt satisfaits des travaux de solidification dans le "vieux Karlin", mais constatent que les loyers ont augmenté de plus de 30 %.

Le zoo de Prague, à demi englouti sous les eaux, a été reconstruit en beaucoup plus beau et spacieux. Mais les travaux ont progressé bien moins vite dans les régions pauvres. Surtout, quelques spécialistes iconoclastes des risques naturels, comme Ivan Obrusak, estiment " qu’il n’existe aucun système intégré de prévention des inondations dans le pays ".

Autrement dit, que rien n’a été fait autour des petits cours d’eau. Non seulement les lieux qu’ils arrosent sont tout autant inondables qu’il y a dix ans, mais on a oublié que ces affluents avaient largement contribué à faire enfler en 2002 les eaux des deux principales rivières, l’Elbe et la Vltava.

Néanmoins, ces inondations ont marqué un tournant dans la société tchèque. "Après ces années 90 de l’après-communisme, celles de l’argent-roi, de l’individualisme, les gens ont redécouvert l’importance de la solidarité entre tous et du rôle de l’ Etat", avait déclaré à l’époque le président Vaclav Havel.

Aujourd’hui encore, tout le monde ou presque a une histoire à raconter sur les inondations. Le périple de Gaston, l’otarie du zoo de Prague retrouvée dans l’Elbe près de Dresde, épuisée et finalement décédée pour cause d’absorption de produits chimiques. Les tableaux de maître évacués par les toits d’une maison inondée de Roztoky, dans la banlieue de la capitale. Et la réouverture aux piétons, fin août, du quartier de Mala Strana : il y avait de la boue, des meubles mis à sécher dehors, des bars qui rouvraient, de la musique... Et dans ces rues sauvées des eaux et pour un temps libérées des voitures, beaucoup d’allégresse.

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